Édito du numéro 7 : Les corps « hors-normes »

Le 21 janvier 2020 avait lieu une journée d’étude organisée par Amélie Téhel et Sophie Barel : « Corps normal, corps idéal ? Enjeux sociopolitiques de la mise en visibilité des corps « hors-normes » ». Entre temps, un partenariat a été noué avec En Marges ! et ce numéro thématique a été conçu. Plusieurs contributions en sont issues, pour lesquelles les auteurs et les autrices ont fait un grand travail de vulgarisation. Il est question d’instabilité résistante, de désir culturel et de lookisme.

Nous avons ensuite lancé un appel à contributions et nous avons été surprises de la quantité de poèmes que nous avons reçus, preuve selon nous d’un besoin certain de prise de parole à cet endroit. Transidentité féminine, non binaire et masculine, fétichisation et grossophobie mêlées, handicap physique ou mental, rapport à soi, les sujets sont divers et passionnants.

Les textes théoriques ne sont pas en reste, avec une analyse d’un roman qui cause transidentité et vampirisme, un auto-entretien sur la surdité et la recherche et une étude de la visibilité des corps considérés comme monstrueux.

Enfin, des œuvres plurielles, mêlant texte et art visuel : corps charnel, modèle vivant et fétichisation du corps racisé.

Chaque année, nous publions deux numéros : celui-ci est thématique, le prochain – à la fin du printemps – ne le sera pas. Vous pouvez d’ores et déjà nous envoyer vos contributions autour de l’intime et du politique.

Quelques mots, enfin, pour vous remercier de votre soutien moral et financier, qui nous est essentiel, dans la mesure où nous sommes bénévoles et où nous nous refusons à accueillir toute publicité. Pour rappel, vous avez désormais la possibilité de faire un don ponctuel ou bien mensuel.

Bonne lecture !

Laisser rentrer les monstres

Quel grand moment d’émotion lorsque Julia Ducournu a remporté la palme d’Or à Cannes le 17 juillet 2021 pour son film Titane. Il y a eu la puissance du moment, Julia Ducournu étant la deuxième femme réalisatrice à obtenir une Palme d’or après Jane Campion en 1993 pour La leçon de piano et il y a eu la puissance des mots. Julia Ducournu a ainsi revendiqué dans un discours fort la monstruosité : « La perfection ce n’est pas que c’est une chimère, c’est que c’est une impasse. C’est une impasse. La monstruosité, qui fait peur à certains et qui traverse mon travail, c’est une arme et une force pour repousser les murs de la normativité qui nous enferment et nous séparent ». En entendant ce mot « monstrueux », j’ai tout de suite pensé à l’ouvrage de Paul B. Preciado sorti en 2020 Je suis un monstre qui vous parle aux Editions Grasset et qui évoque notamment la transidentité et la transexualité. Deux fois que la figure du monstre est publiquement convoquée, mais avec quels enjeux ? À quelles fins ? Le monstre est la figure qui se construit en contre-point d’un stéréotype hégémonique incarné dans un corps normé : blanc, mince, jeune, sans handicap… Convoquer le monstre, le faire sortir de nos cauchemars c’est convoquer la possibilité d’une pluralité, c’est revendiquer le droit à la visibilisation et à la non discrimination, c’est rendre visible l’invisible à des fins politiques.

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Le corps sans nom

J’ai la nausée de mon corps : les poils sur mes mamelons, le bourrelet sous l’élastique de mes shorts, la molle blondeur de ma peau, les flaques de mes cuisses écrasées sur les chaises. Je demande plus, plus de disparition. 

D’un jour à l’autre, d’une heure à l’autre, je parcours des distances exténuantes entre dysphories et euphories. Mon corps change d’une façon incontrôlable, s’amenuise enfin, et cette perte de poids m’oblige à me rendre compte que je n’accepte pas plus mon corps mince que mon corps gros. Certains jours, je sens mes os, la chaleur et la douceur de ma peau. Je sens l’extérieur depuis l’intérieur et j’ai peur.

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Hors-norme

Ton corps 

d’homme mal normé
d’un mauvais chromosome 

lancé sur la roulette 

où ta tête 

s’est arrêtée
roule encore 

coincée dans cette case 21,

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Douche froide pour Octavia

Pourquoi Victor ne répondait-il pas ? 

Octavia faisait couler l’eau de la douche. Elle espérait que cela lui permettrait de calmer ses nerfs en ébullition. Le verre de vin n’avait fait aucun effet. Ce n’était pas le genre de Victor de la faire attendre de cette façon. Juste un texto rapide en retour pour la rassurer lui conviendrait parfaitement. Pas d’extravagances, juste quelques mots apaisants. 

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Mutilé, corps en cliché

L’horloge étanche chaque fracture de nos corps,

Sa tempête méprise le cadrage et le passage à une poupée sage :

tel un brouillon qui se déracine de ses membres postérieurs

pour se balader hors des pages et de la commune beauté 

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Amputer la langue

Amputer la langue. Ma phrase commencerait comme ça. Amputer la langue. Quand je dis langue, je dis Langue avec un grand L. La grande, la vraie, celle de tous les jours. La langue qu’on utilise, qu’on use à coups de mâchoires et de salive. La Langue de nos grands-mères et de nos grands-pères. Celle à qui l’on échappe en serrant les dents. Celle qui peut tout dire en un mot un seul. 

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21 grammes

Tu ne peux ceindre mon cœur si tu ne peux encercler mes hanches
Trop de chair (dis-tu) trop de plis pour flotter
entre toi et le septième ciel

Je pourrais offrir à ta bouche son juste morceau
pas plus cela pourrait faire peur
Ton œil plus gros que mon ventre
n’en viendrait pas à bout
n’en ferait pas le tour
ne gagnerait le dos qu’avec un minimum
d’ardeur et de bonnes intentions

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Chimères

Je ne me suis jamais considérée comme le sujet d’une image mais j’en ai déjà été l’objet. Être l’objet de, être érotisée, être fétichisée, c’est précisément ce à quoi me contraint le regard masculin.

De la même façon que je suis dépossédée de mon corps quand je suis agressée, je suis dépossédée de l’image de mon corps par le regard masculin.

Je suis aussi métisse, à moitié française, à moitié thaïlandaise, « farang » (occidentale) aux yeux des Thaïlandais.es, « asiatique » aux yeux des Français.es. Le regard d’autrui emprisonne, semble rendre impossible la libre définition de sa propre identité.

Je propose de répondre à cette violence du regard par une subversion de la sexualisation du nu. On fétichise mon cul, mes jambes ? Je les colle partout. On me catégorise comme « l’autre », je me revendique monstrueuse. Une désobéissance par excès de zèle.

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Dessin, tendresse et radicalité

Longtemps j’ai participé à des ateliers de dessin d’après modèle sans questionner cette pratique. Le dessin d’après modèle est souvent considéré comme un exercice technique de représentation dite “objective”. Dans ces ateliers, les corps seraient a-sexualisés et a-politique. Le genre reste non interrogé : dans une vision naturaliste et binaire du genre, la personne qui pose est soit un homme, soit une femme, selon son anatomie. Aujourd’hui mon approche est politique. Je dessine et dessine encore – jusqu’à saturer mon profil Instagram – je pose et j’organise des ateliers de dessin, principalement Modèle vivant.e1Modèle vivant.e est un atelier transféministe de dessin et de représentation des corps dissidents, créé l’été 2019 avec Linda DeMorrir et Lucie Camous.

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