Qu’est-ce c’est d’être sourde assise entre deux chaises ?

Bonjour, merci d’accepter cette entrevue. Tout d’abord peux-tu nous dire ton parcours ? 

Je suis née dans une famille entendante. La famille semblait gesticuler de la bouche. Des bouches trop près de moi. Le souffle de l’haleine sur mon visage. Des visages trop près. Des yeux fuyants. 

Puis à l’âge de deux ans j’ai été implantée1L’implant cochléaire est un dispositif transmettant des sons par la voie interne (cochlée). Il est inséré, lors d’une opération, derrière l’oreille. Cette opération est problématique, car effectuée majoritairement sur des bébés, sans leur consentement. Il soulève aussi un problème éthique. La société tente de réparer l’enfant sourd, étant vu comme un être défaillant. Et tente d’effacer ce qui est perçu comme différent. Même si son but initial est de « fournir » l’ouïe à la personne sourde, l’implant cochléaire engendre aussi d’autres formes d’handicap..

Je découvre pour la première fois dans la crèche, des enfants bouger leurs mains entre elleux. J’ai le souvenir vif que je comprenais tout de suite de ce qu’iels disaient. C’était tellement naturel que je me suis mise à signer avec elleux. 

Les orthophonistes, les médecins, les professeurs me répétaient que j’avais une jolie voix et que je me débrouillais très bien pour communiquer. Ils insinuaient ainsi que je pouvais écouter ce qu’avaient à dire les adultes. 

Alors l’attirance linguistique a été mise en parenthèse. 

On m’a dit d’arrêter de grimacer et de gesticuler. Cela ne me rendait pas « mignonne ». On m’a mise face à un miroir, je devais observer puis effacer mes expressions faciales. En récompense, je recevais des jouets.

La langue des signes c’est pour les idiots ! Ce « langage » est primitif. J’y ai cru. Je regardais « de travers » ces Sourd.e.s gesticulant.e.s comme des animaux. Ils me renvoyaient leur haine pour ce que j’étais : une sourde implantée et oraliste. Une fausse sourde. Rien n’est davantage insultant pour moi.

J’ai cru pendant longtemps être entendante. Mon adolescence a été marquée par des dépressions. Je me sentais découpée, amputée, écorchée.

Lors de mes études supérieures, j’ai rencontré des Sourd.e.s signant.e.s à Toulouse. Des Sourd.e.s étant fier.e.s d’elleux-mêmes et ne s’en cachent pas. Iels avaient l’air confiant.e.s et épanoui.e.s. Iels signaient avec « grâce ». Parallèlement, je redécouvris la culture sourde : le chantsigne, les poésies signées, le théâtre Sourd et l’humour Sourde. J’étais bouche bée !

Non les Sourd.e.s ne sont pas les idiot.e.s de village. Non les Sourd.e.s ne sont pas des anormaux. Oui, nous pouvons tout faire, excepté d’entendre. 

Et aujourd’hui, quels sont tes projets ?

Après mon master (DNSEP en Art Plastique) à Marseille en 2017, j’ai voulu me jeter dans le grand bain du monde de l’art. J’ai passé des mois à chercher des résidences, à essayer d’exposer mes créations. L’inaccessibilité, la précarité et l’invisibilité sont les concepts réels de cette aventure. 

Mon projet actuel est le doctorat en recherche et création, à Marseille, en explorant des thématiques précises comme les violences exercées sur les corps. 

Comment s’est déroulé le contact avec ce monde académique ?

Le parcours académique est jalonné de difficultés. 

Il est compliqué de trouver des financements pour le doctoral en général.

Il est presque impossible pour les personnes en situation d’handicap. Alors le contrat doctoral handicap est une voie parallèle. Ce n’est certes pas un procédé réjouissant pour accéder à l’université, cela reste de la discrimination positive. Bien que la politique pour l’inclusivité soit présente, le problème de formation du personnel reste constant.

Être la seule Sourde signante à la fac, étant accompagnée en permanence par de deux interprètes Français/Langue des signes Françaises, m’expose au marquage « Sourde ». Et paradoxalement, je reste invisible. 

Depuis les années 2000, nous sommes une quinzaine de docteurs en France. Je ressens la pression de ma part. Je me dois réussir. Je me dois ouvrir des portes. Je n’ai pas le droit d’échouer.

C’est quoi être une doctorante sourde dans un milieu universitaire ?

C’est à la fois un enjeu, un défi mais aussi une opportunité d’ouvrir des portes et de me « rendre visible ». 

Lors d’un séminaire, avec la présence des interprètes, un professeur en anthropologie a spécifié la présence d’« une malentendante » à l’auditoire et m’a demandé pourquoi j’étais là. L’enjeu est constamment de prouver ma place.

J’ai le défi de prendre part. En effet, je rate des informations importantes lors des conversations de « couloir ». Je ne peux pas me lier avec mes collègues, à cause de la barrière linguistique. Je ne peux pas bénéficier de l’interprétariat à n’importe quelle heure. A cause d’un manque criant d’interprètes en France, les demandes de rendez-vous se font à l’avance de deux semaines. A cause de ce délai, je manque des réunions de dernières minutes. L’accès aux informations est inégalitaire. 

Des chercheurs, ayant des connaissances sur le handicap, ont des attitudes et des discours validistes. De nombreuses fois, j’ai été confrontée sur le manque de connaissance sur la diversité.

Pouvez-vous m’éclairer sur le terme de l’audisme ?

L’audisme est la croyance de la supériorité de l’oral sur le signe. 

Précisément « L’audisme peut être défini comme un système normatif subordonnant les personnes sourdes et malentendantes par un ensemble de pratiques, d’actions, de croyances et d’attitudes qui valorisent les personnes entendantes et leurs façons de vivre (par exemple, entendre, parler), au détriment d’une diversité de mobilités et de langues (des signes). » Véro Leduc, 2016.

Un acte audiste est de déconsidérer la langue des signes comme un « langage ». C’est aussi d’obliger les sourd.e.s à faire des efforts parce que la société est « naturellement » audiocentrée. 

A titre d’exemple, nous pouvons souligner les émissions non sous-titrées, excluant six millions de sourds et malentendants, soit un dixième de la population française. 

Et être Femme sourde et queer, qu’est-ce que c’est ?

Le vertige d’une liste émaillée d’émotions.

La colère lorsque je découvre :

Que l’Histoire des sourds a été tue, effacé et volé. 

Que l’on enfermait des sourds dans des asiles.

Que les Sourds ont connu l’âge d’or : des avocats, des journalistes, des leaders, des professeurs, des artistes sourds peuplaient la société au 19ème siècle. Avant de sombrer comme un Titanic, avec l’interdiction de la langue des signes dans les écoles. 

Que j’ai grandi sans modèles de femmes Sourdes.

La rage lorsque je fais face :

A un double standard de la langue des signes. Aujourd’hui, l’interdiction de la langue des signes est levée depuis 30 ans.  Des gens veulent communiquer plutôt avec leur enfant avec le baby sign. Mais les bébés sourds ont y droit en dernier recours en cas d’échec avec la méthode oraliste. 

Au hearing savior, c’est-à-dire des entendants croyant sauver les pauvres petits sourds-muets, prennent la place d’un interprète diplômé.

A l’appropriation culturelle : des artistes s’approprient quelques signes et les incorporer dans leurs travaux artistiques. Un effet de mode…

A nos subjectivités confinées : quand le confinement est arrivé, c’était la fin du monde pour certains. Nous les Sourd.e.s, avons l’habitude de nous enfermer : le cinéma, le théâtre, les concerts non accessibles. 

A la mauvaise utilisation des mots. On me nomme mal, « sourde muette » ou bien « malentendante ». Les gens refusent de m’appeler sourde car d’après eux, ce terme serait insultant. Aussi, on nomme mal ma langue : « langage des signes », « langage des sourds muets », « les gestes ». 

A l’uniformisation du concept du sourd. Le modèle unique de la figure du sourd n’existe pas mais il existe une pluralité de Sourd.e.s comme il y a des manières différentes d’être Sourd.e. 

Et tu serais quel type de sourde ?

Je suis cette Sourde qui :

Signe avec ses mains. 
Entend avec les yeux.
Perçoit des sons avec un implant. 
Refuse d’oraliser.
Choisit de parler avec sa voix dans un cadre intime.
Refuse la lecture labiale.
A besoin de regarder dans les yeux.
Ne supporte pas de regarder dans les yeux.
Accepte le contact tactile par des Sourd.e.s.
Crispe lors du toucher des entendant.e.s.

J’ai été contrainte à être malléable. Aujourd’hui je sais que le monde est prêt à s’adapter à nous, les Sourd.e.s.

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