Au moment de mon entrée à l’université, je m’étais, par je-ne-sais quel moyen, persuadée que l’institution valorisait la recherche sur les minoritaires par les minoritaires. J’y arrivais pour travailler, sans encore savoir sous quel angle, sur l’intimité des jeunes Réunionnaises et leur rapport à leur réunionnité. La construction de mon objet d’étude a été une étape plus que fastidieuse, mais n’a cessé d’être motivée par ma propre expérience de la postcolonialité, et de ma compréhension de celle-ci. Si ma curiosité n’était pas assez méthodologique au goût de l’université, elle avait, à mes yeux, le mérite d’être empirique. Au fil de mes lectures et des discussions, les contours de mon travail se sont affinés, m’amenant à travailler à partir d’un constat historique relativement simple : La Réunion était un pays sans peuple autochtone, qui devait son acte de naissance à la colonisation. Pourtant, une problématique résonnait chez de nombreux·ses d’entre nous : comment savoir où l’on va, quand on ne sait pas d’où l’on vient? C’est cette question que m’ont posée, une à une, chacune de mes enquêtées, et c’est cette même question qui venait régulièrement troubler mes réflexions personnelles. En partant d’elle, j’ai fait le choix politique que m’imposait mon éducation féministe : j’ai fait de la marginalité de nos vies, le centre de ma théorie. Ainsi, j’ai envisagé la marge – que représentaient les Réunionnaises face au pouvoir colonial – comme « espace central de production d’un discours contre-hégémonique ». Tout comme bell hooks, je voyais en la marge un espace plus que précieux depuis lequel réfléchir et résister, et j’en ai fait ma maison. Elle m’a accueillie, reconnue en son sein et agit, de son mieux, comme un bouclier, protégeant ainsi ma naïveté face aux mécanismes du centre. Cette même naïveté m’a, par exemple, amenée à ignorer à quel point, au sein de l’institution universitaire, embrasser la marge comme prisme analytique ne peut être considéré comme anecdotique.
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