Édito du numéro 13

Chaque année, nous publions deux numéros : l’un thématique, l’autre non. C’est le cas de ce treizième opus, qui regroupe des contributions aussi diverses que foisonnantes, toujours autour de l’intime et du politique.

La moisson du semestre : de la poésie trans, de la poésie infantile, de la poésie sur le racisme au sein des espace « safe », de l’amitié queer et foucaldienne, une approche réflexive des recherches sur la race, de l’identité chromatique, de l’éducation à la sexualité, de l’asexualité et des colères scolaires.

Quant au prochain numéro, il paraîtra en octobre et son thème est encore secret, mais on ne devrait pas tarder à vous en dire plus.

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Bonne lecture !

Qu’est ce que cela veut dire d’être asexuel·le ?

L’asexualité est le plus souvent définie comme le fait de ne pas ou peu ressentir de désir sexuel. Issue des communautés asexuelles elles-mêmes, cette définition invite à penser l’asexualité comme une orientation sexuelle qui, au sein d’une société hypersexualisée, est nécessairement minoritaire et « invisible » (pour reprendre l’expression de la militante asexuelle Julie Sondra Decker, autrice de The Invisible Orientation, An Introduction to Asexuality). Objet militant émergeant, l’asexualité devient un fait social dont s’emparent de plus en plus les sciences et, entre autre, la sociologie. Comment définir sociologiquement le désir sexuel ou la sexualité (pratiques ou ressentis naturalisés par excellence) ? Qu’est-ce que les sciences sociales disent de l’asexualité et comment pouvons-nous, en tant que militant·es féministes, asexuel·les pour certain·es, nous emparer de ces résultats pour penser notre engagement ?

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Boules de nerfs. Sensibiliser aux inégalités de genre en lycée par l’expression des colères

CONTEXTE

Au cours de l’année scolaire 2023-2024, je suis intervenue à la demande d’un lycée professionnel de région parisienne sur « les inégalités entre les filles et les garçons ». L’atelier, de deux heures environ, a eu lieu dans une salle de cours de type amphithéâtre auprès d’une classe de 3ème Prépa métiers composée d’une vingtaine d’élèves. Pour faire un pas sur leur propre terrain, j’ai cherché à capter leur attention à travers mon métier. « Anthropologue » : un mot bien compliqué dont plusieurs ont eu l’intuition du sens. J’ai introduit mes recherches à travers un objet, connu par certain·e·s, à savoir un tissu pagne (wax). A leur tour, iels en avaient aussi préparé en lien avec leur potentiel futur métier comme des louches, des casseroles, du matériel cosmétique… On a fait connaissance via la matérialité. 

Ensuite, j’ai expliqué pourquoi je m’intéressais au sujet du travail des femmes. Je suis partie d’un constat personnel : j’ai toujours été en colère, depuis petite, de voir que ma grand-mère et ma mère faisaient tout à la maison. Pourtant, leur travail n’était pas valorisé. J’ai expliqué que c’était important de chercher à comprendre pourquoi et comment. Nous avons mis en discussion le caractère multiforme du travail afin que le travail gratuit et non-rémunéré soit revalorisé. Le plus souvent, au départ, les élèves ne se représentent pas le travail domestique et reproductif comme étant du travail.

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Devenir-queer, un brand-new mode de vie?

Que veut dire ami, quand il devient personnage conceptuel, 
ou condition pour l’exercice de la pensée?

Deleuze et Guattari, Qu’est-ce que la philosophie?

L’amitié foucaldienne comme mode de vie

L’amitié telle que définie par Michel Foucault dans l’interview « De l’amitié comme mode de vie », propose une vision de l’amitié qui échappe aux modèles traditionnels de relations. Accordé au journal Gai Pied1Gai Pied est un journal français gay, fondé par Jean Le Bitoux, un journaliste et militant LGBT de renom. L’origine du nom du magazine remonte à une suggestion de Michel Foucault lui-même. Le choix du titre repose sur un jeu de mots entre «guêpier» et «gai pied », symbolisant la détermination du magazine à subvertir les normes sociales établies. Comme l’a souligné Foucault, l’intention était de jouer sur les mots pour évoquer l’idée de prendre un gay pied dans la société tout en empechant le guepier des ghettos. Cette volonté de défier les stéréotypes et d’encourager l’émancipation des personnes LGBTQ+ caractérise l’esprit novateur et engagé de la magazine. Favereau, Eric. (2010) « Jean Le Bitoux, militant de la mémoire gay », article publié dans Libération et disponible en ligne à l’adresse : [https://www.liberation.fr/societe/2010/04/30/jean-le-bitoux-militant-de-la-memoire-gay_623516 ] (consulté le 3 novembre 2019). en avril 1981, cet entretien explore comment les relations amicales, abordées de façon presque queer, remettent en question les normes établies suivant une approche similaire à celle qu’il a adoptée pour examiner la sexualité et la folie. Il explore les interactions amicales dans un contexte socialement non normatif.

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Habiter la marge : l’illégitimité en héritage

Au moment de mon entrée à l’université, je m’étais, par je-ne-sais quel moyen, persuadée que l’institution valorisait la recherche sur les minoritaires par les minoritaires. J’y arrivais pour travailler, sans encore savoir sous quel angle, sur l’intimité des jeunes Réunionnaises et leur rapport à leur réunionnité. La construction de mon objet d’étude a été une étape plus que fastidieuse, mais n’a cessé d’être motivée par ma propre expérience de la postcolonialité, et de ma compréhension de celle-ci. Si ma curiosité n’était pas assez méthodologique au goût de l’université, elle avait, à mes yeux, le mérite d’être empirique. Au fil de mes lectures et des discussions, les contours de mon travail se sont affinés, m’amenant à travailler à partir d’un constat historique relativement simple : La Réunion était un pays sans peuple autochtone, qui devait son acte de naissance à la colonisation. Pourtant, une problématique résonnait chez de nombreux·ses d’entre nous : comment savoir où l’on va, quand on ne sait pas d’où l’on vient1Cette réflexion trouve écho dans d’autres entretiens puisque plusieurs enquêtées me citent – tantôt en créole, tantôt elles en font directement une traduction en français – les paroles d’une chanson entrée dans le patrimoine culturel local : « Kan ou koné oussa ou sort, ou koné oussa ou sava ». Lindigo, L’Afrikindmada, s.l., 2008.? C’est cette question que m’ont posée, une à une, chacune de mes enquêtées, et c’est cette même question qui venait régulièrement troubler mes réflexions personnelles. En partant d’elle, j’ai fait le choix politique que m’imposait mon éducation féministe : j’ai fait de la marginalité de nos vies, le centre de ma théorie. Ainsi, j’ai envisagé la marge – que représentaient les Réunionnaises face au pouvoir colonial – comme « espace central de production d’un discours contre-hégémonique »2L’expression originale utilisée par bell hooks est « a central location for the production of a counter-hegemonic discourse ». La traduction proposée dans ce texte est celle de Rachele Borghi. Rachele Borghi, Décolonialité & privilège: devenir complice, Villejuif, Éd. Daronnes, 2021.. Tout comme bell hooks, je voyais en la marge un espace plus que précieux depuis lequel réfléchir et résister, et j’en ai fait ma maison. Elle m’a accueillie, reconnue en son sein et agit, de son mieux, comme un bouclier, protégeant ainsi ma naïveté face aux mécanismes du centre. Cette même naïveté m’a, par exemple, amenée à ignorer à quel point, au sein de l’institution universitaire, embrasser la marge comme prisme analytique ne peut être considéré comme anecdotique.

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Enfant naturel·le

Il n’y a pas eu de faire-part quand je suis née. Dans le milieu de ma mère et à cette époque, on n’annonce pas la naissance d’un·e bâtard·e. On la félicite quand je suis là mais on ne le crie pas sur les toits.

Elle accouche sous les regards sévères, réprobateurs voire carrément méprisants des infirmières et des sages-femmes. Je ne sais pas ce qu’elles s’imaginent mais ma mère a sûrement fait quelque chose de mal pour qu’on la regarde comme ça.

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0,5 mg pour te créer des mots

J’injecte le liquide dans ma cuisse pour ça, 
pour devenir PD, 
pour devenir celui qu’on ne voudra plus inviter, 
celui sur lequel on se retourne dans la rue parce qu’il a un t-shirt échancré, parce qu’il a du khôl dans le regard et que ça se voit qu’il est rentré trop tard.  

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Je m’appelle Rose

Histoire d’un devenir-Rose, entre art et identité

« Rose, c’est à vous ». C’était le 16 décembre 2024, dans la salle d’attente d’un centre de santé parisien. Pour la première fois, j’entendais quelqu’un·e prononcer mon nouveau prénom. Entre surprise – pourtant programmée –, inconfort face à la matérialisation orale de cette nouvelle identité, et excitation liée à la nouveauté, ce moment, si anodin en apparence, marquait une étape significative dans une démarche entamée quelques mois plus tôt : celle de devenir Rose à l’état civil.

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Cher·e Éducation à la sexualité

Mon ami·e, toi qui es si souvent méprisé·e,

Tu attires les haters et les boomers, celleux qui refusent de voir la société évoluer, celleux qui s’opposent à toi sans chercher à te comprendre. Celleux qui disent que « tu pervertis », « tu endoctrines », et qu’il faudrait « laisser les personnes apprendre par elleux-mêmes », mais surtout, « contrôler le plaisir féminin » et « ne pas faire de théorie du genre ».

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main tenant une maison

Il était une fois une maison rêvée

Ce texte a été écrit en mai 2023, après une expérience vécue dans une association universitaire féministe, aujourd’hui dissoute. Plus que d’adresser des événements spécifiques ou une structure en particulier, ce texte avait été à l’époque un moyen de crier ce qui était étouffé : l’expérience racisée dans les espaces féministes, queers, militants blancs.

Son titre est tiré du roman de Carmen Maria Machado, Dans la maison rêvée

Il était une fois une maison rêvée. 

J’ai passé quelque temps à l’admirer de loin jusqu’à ce qu’on m’invite enfin à y rentrer. Viens, viens, bien sûr que tu peux rentrer, elle est faite pour toi ! C’est vrai que c’est marqué au-dessus de la porte « cette maison est pour vous », vous qui n’êtes pas l’ennemie, vous qui n’êtes pas le monstre. Enfin, je pourrais faire autre chose qu’assurer ma survie. Je ressens une joie qui m’était inconnue jusqu’ici. Mais le pas de la porte est étroit, les marches très hautes et j’ai dû mal à suivre la maîtresse de maison à l’intérieur. J’y arrive, non sans peine, mais j’y arrive.

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