main tenant une maison

Il était une fois une maison rêvée

Ce texte a été écrit en mai 2023, après une expérience vécue dans une association universitaire féministe, aujourd’hui dissoute. Plus que d’adresser des événements spécifiques ou une structure en particulier, ce texte avait été à l’époque un moyen de crier ce qui était étouffé : l’expérience racisée dans les espaces féministes, queers, militants blancs.

Son titre est tiré du roman de Carmen Maria Machado, Dans la maison rêvée

Il était une fois une maison rêvée. 

J’ai passé quelque temps à l’admirer de loin jusqu’à ce qu’on m’invite enfin à y rentrer. Viens, viens, bien sûr que tu peux rentrer, elle est faite pour toi ! C’est vrai que c’est marqué au-dessus de la porte « cette maison est pour vous », vous qui n’êtes pas l’ennemie, vous qui n’êtes pas le monstre. Enfin, je pourrais faire autre chose qu’assurer ma survie. Je ressens une joie qui m’était inconnue jusqu’ici. Mais le pas de la porte est étroit, les marches très hautes et j’ai dû mal à suivre la maîtresse de maison à l’intérieur. J’y arrive, non sans peine, mais j’y arrive.

On me dit que la maison appartient à tout le monde, que la maîtresse n’a de maîtresse que le nom, qu’ici on est qu’entre nous, que le monstre est loin et qu’il ne peut nous toucher ici. Ici, c’est safe. Pour nous et par nous. Ce « nous » dont je suis censée faire partie, puisque je suis là, mais je me rends bien compte que personne ne me ressemble ici. 

On me dit parce qu’on est qu’entre nous on est bien plus libre. On me dit qu’ici, on fait les choses différemment.

Mais les mois passent et rien n’est différent de ce que j’ai connu ailleurs. Le « nous » est différent, mais il agit tout pareil. Quand on le remet en question il refuse, notre parole est légitime, et juste, vous êtes trop violentes qu’elles nous disent. Je ne suis pas libre dans la maison rêvée, je dois la servir ou partir. 

Quand j’en parle à la maîtresse de maison qui n’est pas la maîtresse de maison, elle me dit que j’ai raison, que c’est inadmissible, qu’on doit repenser notre maison rêvée, que je dois rester pour en faire ce qu’elle en a toujours rêvé : une maison pour et par nous, nous toutes, nous aussi. On commence alors à réfléchir à comment modifier la maison, on prépare un plan d’action. Peut-être qu’il me sera possible de rester, peut-être que d’autres comme moi pourront faire partie de ce « nous ». 

Sauf qu’au premier coup de massue on m’arrête. Je dis que c’était le plan, qu’on l’avait toutes décidé, que c’était l’idée de la maîtresse de maison qui n’est pas la maîtresse de maison. Peu importe. On me dit que je veux les détruire elle(s), on me dit qu’il faut que j’arrête mon geste, tout de suite, maintenant. Et j’ai beau me défendre, dire que je ne voulais pas détruire la maison rêvée mais la transformer, pour moi et toutes celles qui me ressemblent, on me dit que je mens, on me dit que je suis en train de la détruire et qu’il faut que j’arrête. Que je peux rester, qu’on veut que je reste, mais qu’il faut que j’arrête.

Alors je pars. 

Et vous mettez des affiches sur la maison rêvée. « Elle est l’ennemie, elle nous met en danger ». Alors je chuchote « non, non, je voulais changer la maison, pas la détruire, je ne suis pas un danger, c’est marqué sur la porte cette maison est pour vous », je fais partie de ce vous, j’ai le droit à cette maison, vous me l’aviez dit, vous me l’aviez promis, oui, oui on modifiera la maison, pour toi et celles comme toi ». Je vois des personnes comme moi rentrer dans la maison puis s’en faire jeter, le corps en sang sur le bitume. Alors je dis plus fort « ne rentrez pas dans la maison rêvée, c’est un piège ». Les corps continuent à être jetés de la maison rêvée, je ne vois plus la couleur de ma peau. Elle était bleue au début, de la couleur de votre sang. Elle est rouge aujourd’hui, tâchée du sang de vos mille et une victimes. 

Aujourd’hui je crie, et parce qu’on m’entend, vous criez plus fort « elle ment, elle veut nous détruire, c’est l’ennemie, c’est le monstre ». 

Alors je hurle, pour elles.

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