Le retour

Lundi, huit heure et demi. Alice est toujours la première arrivée dans la salle d’activités. Les infirmières la saluent, le weekend s’est bien passé ?
Parfait parfait.

Elles s’énerveront plus tard, après avoir constaté qu’elle a encore diminué. Mais en ce début de matinée, elles lui sourient. Alice a trouvé un endroit où exister. Sur le bureau, elle sort ses crayons, ses carnets pour patienter. Elle attend le moment où Fiona fera son entrée.


Fiona, elle s’affalait dans le fauteuil tout à côté du chauffage. Elle espérait conjurer le froid qui lui gelait les os et lui embuait le cerveau. Quand elle était en forme, elle égrainait le nom des fleurs qu’elle apprenait par cœur. Elle les conservait dans un classeur. Plus que de raison, elle levait les yeux au ciel et se cachait de la psychomotricienne. Elle élaborait des stratégies pour louper sophrologie. A l’heure du goûter, Fiona tendait son gobelet pour qu’on le lui remplisse d’un grand café.
Alice a commencé à l ’imiter, elle a apporté son propre gobelet. Comme ça, elle n’a plus l’air de débarquer. « On ne me la fait pas à moi, maintenant je suis une habituée ». Avoir son gobelet, c’est se distinguer des nouvelles arrivées, des filles de passages et de celles qui ne reviennent jamais.

Ce lundi Fiona n’arrive pas. Alice pose des questions.
Les infirmières disent je ne sais pas mais elle entend ça ne te regarde pas. Elle fait les cent pas, elle arpente les couloirs de l’unité, petite halte en salle télé.

Les choses ont commencé à empirer. C’est pas qu’elle a envie de peser moins, c’est qu’elle a envie de peser rien. Pour ça, elle a commencé à courir dans le plus grand des secrets, à la nuit tombée. Elle court au lieu de manger.
Ce qu’elle préfère après, c’est donner rendez-vous à son ami Lucien, amateur de kebabs et de pizzas. Elle le regarde manger. Non, non elle ça va, elle ne veut rien. Elle se fiche de ce qu’il lui raconte. Elle est trop occupée à se délecter de son insensibilité. Elle le fixe sans broncher. Elle jouit de le voir mâcher, mastiquer, avaler.
« Il engloutit du gras et moi et moi, je vaux mieux que ça ».


Chaque foulée l’enivre.
Elle est endurante,
elle est rapide,
elle est la puissance :
l’invisible invincible.

« Lucien, tu ne comprends rien ? Je ne mange plus, je ne dors plus et je cours sans jamais m’arrêter. Je n’ai plus besoin de rien et toi tu ne peux pas t’empêcher d’avaler toute la journée pour continuer d’exister ».

Courir ça la fait passer de l’autre côté. Chaque fois qu’elle rentre, elle pleure devant tant de tranquillité : le chant des oiseaux qui devance le lever du Soleil, du calme, de la sérénité, pas âme qui vive dans son quartier. Tout ça c’est trop. Elle en a les jambes qui tremblent de joie et de fierté. Elle en a les pieds trempés de neige fondue ou de rosée. Elle s’étonne de tant de capacités. Elle n’en revient pas, c’est ses jambes à elles qui courent comme ça ? Elle a envie de crier aux sportifs du lycée, « regardez tous les kilomètres qu’elles ont avalés, je parie que vos jambes à vous n’ont jamais foulé tant de pavés. »
Elle rentre avec le jour, grisée, euphorique, assoiffée. Elle a soif de rencontres et de la nuit qui vient de s’achever. À l’hôpital, elle passe au-dessus des conventions et de l’autorité. Autour d’elle, on se
rassemble, on l’écoute. Elle de l’assurance et de la répartie. Elle ne touche plus terre, elle irradie.

Le lundi Camille, Noémie et Gabrielle ont délocalisé. Elles boudent la salle télé, elles retrouvent Alice en salle d’activités. Une bande de filles et des secrets. Camille s’est fait ramener une corde à sauter. Dans ses poches, Alice cache du thé aromatisé. Elles n’y ont pas le droit après le repas. Va savoir pourquoi. C’est n’importe quoi, elle serait vraiment mieux chez elle ! A ce moment là elle sait déjà : elle fait de la corde à sauter pour ne pas rentrer. Elle est mieux là-bas, alors elle saute, alors
elle court pour rester en sécurité.
« Pourquoi vous ne voulez pas courir le jour ? » Enfin, c’est évident ! Qu’est-ce qu’ils vont penser les gens ? C’est ridicule une grosse qui court. Ils vont se moquer, pas vrai ? Ils vont croire qu’elle fait semblant. »
Alice ne dit pas toute la vérité. Elle a essayé d’y aller en journée. Elle a croisé des hommes et elle s’est vite essoufflée. Il y en avait un chauve qui trottinait derrière elle. Il était lent. Elle a fait son possible
pour ignorer sa présence mais chaque fois qu’elle lui passait devant, l’envie de le pousser, de le faire tomber, de lui donner des coups de pieds la prenait. Elle s’est effrayée, parce que, le pauvre, il ne lui avait rien fait. Elle est allée se réfugier dans sa baignoire. Elle a pleuré sans comprendre d’où sortait ces pulsions de violence. « C’est quoi ça ? J’écrase pas moi, je suis une Neville Londubat ! Est-ce que les oppresseurs se mettent à oppresser après avoir constaté que leur jambes couraient plus vite qu’ils ne le pensaient ? »

Le lundi, elle finit par s’asseoir sur le siège des toilettes. Au début elle n’osait pas. On ne s’assied pas sur les siège des toilettes qu’on ne connaît pas. Depuis toutes les filles sont devenues ses copines. A force elle est capable de reconnaître les médecins à leurs chaussettes et les infirmières à leur parfum. Elle leur en veut un peu ce matin, parce qu’elles ont piqué dans les veines de la main.
Camille doit partir pour son bien. Quand Camille revient, elle a un petit copain. Elle a aussi des boutons sur le front parce qu’elle s’est remise à manger. Camille va bien. Camille déborde. Camille s’engage. Elle anime des groupes de parole, peint des banderoles qu’elle déplie le mercredi quand elle milite pour l’écologie. Elle sort le samedi soir avec des amis. Elle sort de son entretient avec Virginie. C’était son dernier jour ici. Elle est presque guérie.

Alice n’arrive plus à courir. Plus moyen de bouffer les pavés. Elle voudrait retrouver l’euphorie et la joie qui l’animaient après chaque nuit passée à explorer son quartier. Elle perdu ses super pouvoirs. Lucien n’a jamais vu tout ce qu’elle a couru et maintenant il est dans sa chambre d’hôpital avec Chloé. Chloé lui a amené des perle de lait en secret. Encore et toujours des secrets. Elle sait que ça, elle n’ira pas le recracher dans les WC. Elle n’en peut plus de toute cette culpabilité. Elle est trop
fatiguée pour faire ses lacets. Elle oublie ses courses effrénées et se constitue une garde rapprochée de qualité.

Elle part en voyage tout l’été à l’étranger. Elle prend un Murakami et un Mona Chollet. Elle marche toute la journée. Elle bouffe des sentiers de randonnée et des biscuits anglais. Elle caresse des moutons, elle imite les mouettes. Elle écrit des cartes postales dans sa tête. Elle invente des podcasts qu’elle animera à la rentrée. Elle cherche le nom de sa future colocation. Elle pense à tous les cafés dans lesquels elle n’est pas encore allée.

Le lundi qui suit son retour en France, l’hôpital la convoque pour une journée bilan. Elle y va sans trop se presser. Elle passe la porte de la salle d’activités. Plus de Camille, plus de Fiona, plus de Noémie, plus de Gabrielle. On lui demande si elle est nouvelle. Elle a oublié d’emporter son gobelet pour le café. Elle fait bien attention à ce que ses fesses ne touchent pas les toilettes. On ne s’assied pas sur les siège des toilettes qu’on ne connaît pas. Elle en a assez de la salle d’activités.

Alice continue de courir la nuit mais jamais plus d’une heure et demi. Après elle est fatiguée et elle a envie de se coucher. Elle aime ça courir le soir, quand il fait noir pour regarder la lune et les étoiles, pour apercevoir les foyers éclairés par la lumière bleuté des télés, pour pouvoir se raconter des histoires. Elle ne voit pas pourquoi elle devrait s’en priver. Et puis, elle a encore des choses à prouver. Elle est là où on ne l’attend pas, où elle n’a pas le droit d’aller, où elle ne devrait pas exister. Elle investit cet espace et cette temporalité qu’on refuse à son sexe sous prétexte de danger. Elle aimerait pouvoir rassurer toute celles qui sont persuadées qu’elle n’est pas en sécurité. Elle a bien été éduquée : elle redoutait de sortir seule, de sortir tard.
Elle craignait d’être importunée, harcelée, agressée alors qu’il ne lui était rien arrivée. Elle est sortie. Il lui est arrivé une bricole ou deux mais hors de question de renoncer. Elle ne retournera plus se cacher là où croit que rien ne peut leur arriver. Le danger, il est aussi dans les intérieurs bien coquet dans lesquels on les encourage à rester. Elle s’est faite à l’imprévisible de l’ailleurs, elle ne retournera pas à l’intérieur.

Illustrations : Olivia Houtte

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