Ce qu’on m’a volé, je vous le rends

Au Dr Thomas Mauras, pour les outils de réparation
A Amélie Tehel, pour la précision
A Mélodie Faury, Yosra Ghliss et Marc Jahjah, pour la circulation
Aux dépassements qui s’amorcent, pour l’émancipation

Ce texte a pour origine une communication que j’ai présentée lors du Congrès annuel des Sciences Humaines et Sociales du Canada, à Vancouver, en juin 2019. J’y ai traité du récit de soi comme pratique d’émancipation politique des sujets de la psychiatrie, principalement à partir du texte « Can the subaltern speak ? » de la théoricienne indienne de la littérature Gayatri Chakravorty Spivak.

J’y reprenais et développais l’idée que la mise en récit de soi des sujets subalternes (ici psychiatrisé·es), loin d’être une pratique d’émancipation politique, concourait finalement à une entreprise de dépolitisation de soi. Car si elle permet une reconnaissance individuelle de ces sujets, la non-reconnaissance historique de leur condition, en revanche, disqualifie toute tentative de dépassement de celle-ci, dans une perspective de redistribution des rapports de force. J’en concluais que le sujet parlant de la psychiatrie contemporaine n’était toujours pas émancipé, bien qu’il soit désormais audible, et plus encore, que sa parole permet un maintien et une pérennisation du pouvoir néolibéral1https://www.youtube.com/watch?v=zXasTdiZeSI.

Préliminaires à toute subalternité

L’institution psychiatrique contemporaine repose sur des rapports historiques de pouvoir qu’il convient de ne jamais oublier. Parce qu’ils ré-ouvrent constamment les plaies mal cicatrisées d’une histoire de la domination par la normalisation. Celles, encore infectées, de l’exclusion et de la stigmatisation. Si le mouvement de la psychiatrie institutionnelle a rompu avec la tradition asilaire dans une perspective de ré-humanisation du soin, la place actuelle dévolue au Sujet de ce soin reste ambivalente et critiquable. Au moins pouvons-nous l’interroger. Pour ma part en tous cas, je l’interroge. Parce que mon axe principal de recherche repose sur l’analyse des rapports de domination et leur incidence sur la construction psychique des individus. Parce que je suis un sujet du soin psychiatrique – place à laquelle on m’a largement assignée – mais aussi et surtout, parce que je suis l’individu-sujet parlant archétypal de la psychiatrie néolibérale. Je coche toutes les cases : hospitalisations, overdose, cures, post-cures, réhabilitation psychosociale, empowerment, rétablissement, réinsertion professionnelle. Après quinze ans de toxicomanie, je suis sevrée, stabilisée, et j’ai la possibilité d’utiliser mon vécu comme une contribution située à mes interrogations philosophiques.

Deviens ce qu’on a fait de toi

Mon parcours personnel a buté sur ce point de mes recherches, tout comme mes réflexions ont largement achoppé sur mon mieux-être subjectif. À ce point de contact, il y a mes contradictions, les écueils d’une posture dont le dévoilement force l’inflexion. Parce que si je critique la façon dont la puissance néolibérale s’empare de nos vies, s’assurant que l’individu reproduise de lui-même et en lui-même les rapports de domination2J’analyse dans cet article le processus d’intériorisation des rapports de domination, comme nouvelle technologie du pouvoir néolibéral contemporain. https://www.erudit.org/fr/revues/histoire/2019-v36-n2-histoire05089/1066848ar ; alors je suis également obligée de reconnaître que je suis devenue la meilleure auto-gestionnaire de mon existence, l’auto patiente-experte de mon propre parcours. J’ai appris à me connaître, à m’écouter, à attester de mes limites. Je sais saisir mes fluctuations, les endiguer ou accompagner le mouvement. J’identifie les situations qui m’insécurisent, évite les interactions qui me fragilisent. Et cette nouvelle connaissance intime de moi m’apaise. Parce que oui, c’est vrai, elle me libère et m’empuissance. En tant que patiente en psychiatrie, cette autonomie retrouvée est reconnue, saluée et valorisée. On m’a dit que ça s’appelait le rétablissement. En tant qu’individu-sujet, cette nouvelle stabilité – qui restera toujours précaire et constitue un enjeu de vigilance chronique –, m’offre évidemment de nouvelles et prometteuses perspectives de vie. En tant que chercheuse, j’y vois une forme d’ « auto-contrôle bienveillant », et ce dernier terme, s’il est devenu le mot-signature des to-do-list de notre développement personnel, ne suffit plus à masquer l’ambition des deux autres, à savoir l’anéantissement de toute tentative d’émancipation politique.

Mes stigmates sont socialement lissés, mes vulnérabilités érigées en force, et lorsque je raconte mon parcours, je me heurte souvent à l’incompréhension de mes interlocuteur.ice.s dès lors que je pose comme fondamentale la remise en question de l’institution psychiatrique dans sa forme actuelle. Parce que, me dit-on, maintenant que je vais mieux, alimentant le PIB chaque jour, consommant des produits culturels, pouvant passer une journée sans cachets au fond de mon sac, et ayant le privilège d’être audible : que pourrais-je désirer d’autre ? Désormais les désirs que l’on m’attribue appartiennent à d’autres catégories, dont je découvre chaque jour davantage l’intersectionnalité, et la solubilité. Elles s’agrègent à l’étiquette psychiatrique, lorsque celle-ci lâche à peine du lest. Il m’est souvent concédé, d’un air entendu et outrageusement complice, que maintenant que cette sale période est passée, que j’ai retrouvé mon pouvoir d’agir, je vais enfin pouvoir me concentrer sur l’important. Me trouver un mari – gentil le mari, et qui ne se drogue pas – penser à me trouver un vrai travail stable, et peut-être qui sait, avoir des enfants avant qu’il ne soit trop tard. L’important. Arrêter de vouloir en découdre avec les institutions oppressives. Parce que l’un des buts non affichés de mon rétablissement, c’était ça. Le plus important.

S’il y a eu des glissements sémantiques, et considérablement substantiels, dans la façon dont le champs de la santé mentale s’est emparée du concept d’empowerment, la quasi disparition de son enjeu socio-politique – voire révolutionnaire – originel est le plus notable, et le plus édifiant. En posant la transformation individuelle comme élément central du processus, bien qu’elle permette un ré-agencement partiel de la production des savoirs et une co-construction nécessaire à toute relation soignant·es-soigné·es ; sa portée subversive, son potentiel de renversement de l’ordre établi et des rapports de domination tels qu’ils s’opèrent ont été largement effacés.

Donner c’est donner, reprendre c’est voler

J’ai retrouvé ma capacité d’action, de production donc. Je peux désormais donner, recevoir, rendre3Ce triptyque est un clin d’œil appuyé et respectueux à Marcel Mauss, à qui je vole la formule, bien que mon emploi ici ne renvoie pas conceptuellement au paradigme donner-recevoir-rendre développé dans son célèbre Essai sur le don.. Mon processus d’émancipation subjectif est un produit que je peux revendiquer et valoriser dans la sphère économico-sociale. Je suis un produit stable des politiques de santé publique dans le champ du soin psychiatrique. S’il y a bien eu sur mon chemin des soignant·es m’ayant permis de me réparer4J’entends ici encore la réparation dans une perspective d’émancipation politique, c’est-à-dire que je la dégage du champs proprement thérapeutique (qui sous-entend que l’individu « brisé », devrait se soumettre à une reconstruction qui prend les traits d’une renormalisation), pour y voir un mouvement qui consiste à s’approprier des outils afin d’être en mesure d’exiger réparation aux individus / structures qui ont généré une souffrance, et provoqué des fractures., m’ayant transmis les bons outils, au bon moment, il reste à mon sens primordial de ne jamais perdre de vue la superstructure au sein de laquelle cette relation s’est initiée. Une alliance thérapeutique n’est jamais horizontale. Les rapports de pouvoir sur lesquels s’originent cette alliance n’invalident pas la sincérité individuelle, ni l’importance capitale de l’aide apportée. Or ils en dessinent inlassablement les contours, architecturant chaque échange, se trahissant à chaque décision importante. Car, si on nous donne les moyens de notre empowerment, si on nous offre les conditions de notre rétablissement, qui, en dernière instance, atteste de la réalisation de celui-ci ? Qui valide le chemin parcouru, nous reconnaît, nous gratifie ?

Il m’a été donné des clés afin d’amorcer ma propre transformation, mais j’ai cette sensation qu’il m’a été volé, dans le même mouvement, toute possibilité de faire imploser la super-structure qui a permis ce développement. Que l’utilisation de mes nouveaux savoirs obéit à une cartographie pré-établie, dont il s’agit de ne pas franchir les limites sous peine de se voir rappeler à l’ordre. Car la réparation s’effectue dans ce cadre m’a-t-on dit, pas dans les marges. Mais si je suis réparée de moi, je ne suis toujours pas guérie de l’institution. Et pour débloquer ces tensions j’ai l’intuition que je dois rendre : ce qu’on m’a donné, ce qu’on m’a volé, ce qu’on m’a prescrit, ce à quoi on m’a cantonnée. Rendre pour me rendre à moi-même la possibilité du dépassement. Rendre pour faire circuler, faire dialoguer, se rencontrer dans les angles morts du cadre, et engager collectivement des possibilités de s’organiser par-delà celui-ci. Ce n’est donc plus d’inclusion dont je parle ici, mais bien d’un projet politique commun, puisqu’il me semble que ce n’est qu’à cette condition, que la notion d’empowerment retrouvera sa signification intégrale. Que c’est précisément dans ce mouvement – individuel et collectif – que se logent toutes les promesses d’une transformation politique des structures, dans une perspective d’émancipation des individus. C’est en tous les cas comme ça que je l’ai compris.

J’ai compris que ça parlait de vol, de restitution, de réparation, de circulation et de guérison. J’ai compris ce que voulait dire cet adage de nos enfances, que « donner c’est donner, mais que reprendre c’est voler ». Que ce qu’on nous a volé et bien personne ne nous le rendra, et que ce qui nous a été donné ne nous appartient que trop rarement. Que le don à un prix, dont la valeur nous est trop souvent inconnue. Que l’économie du don ne précise jamais le montant de la restitution, le coût de la réparation. On ne nous dit pas que donner, c’est parfois déjà voler. Que reprendre c’est faire circuler. Et que rendre, c’est souvent réparer.

Alors aujourd’hui, tout ce qu’on m’a volé, je vous le rends.


Illustration : Catherine Lapeyre
Débute le dessin et la peinture dès l’enfance. Reçoit une formation supérieure à l’École Duperré et à l’Institut Français de la Mode à Paris. Mène son aventure artistique longtemps en parallèle d’autres activités, notamment merchandising dans la distribution et projets informatiques en milieux hospitalier et associatifs.
Intérêts spécifiques : art outsider, land art, cirque.
Pratiques usuelles : assemblage, installation, performance, photographie, écriture, web.
http://catherinelapeyre.free.fr

One thought on “Ce qu’on m’a volé, je vous le rends

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.