Un prisme devant la pupille

L’adolescent leva les yeux de son livre et regarda entrer l’étranger avec une certaine forme de détachement teintée de froideur. La tête légèrement penchée sur la gauche, ses yeux en amande ne cillaient pas et contribuaient à rendre tout visiteur mal à l’aise. Cela expliquait en partie qu’il n’eût plus de visiteur depuis un moment, si ce n’était le personnel soignant.

L’étranger ne parut pas mis mal à l’aise par l’occupant de la pièce. Il s’assit sur la seule chaise du lieu, vissée au sol comme tout le reste du mobilier. Il portait un pull près du corps et un jean, propre sur lui. Quelqu’un de commun. Il se contenta de sortir un livre et de l’ouvrir à la première page.

L’adolescent resta à le regarder. Vaguement. De temps en temps, son regard partait dans une direction qui semblait aléatoire, parce qu’il avait capté un mouvement. L’homme, dans ce paysage, était le seul point fixe. Et silencieux. Même quand il tournait une page, rien ne bruissait.

— Je comprends, dit enfin le jeune homme. Vous êtes Réel. Cela faisait longtemps qu’il n’y avait pas eu quelqu’un de Réel parmi nous.

Le visiteur leva la tête et se permit enfin une expression, un sourire. L’adolescent n’était pas dupe. Les lèvres seules souriaient, pas les yeux.

— Vous êtes Réel. Mais vous n’êtes pas Vrai pour autant, c’est dommage… Vous pouvez donc nous laisser.

— Vous laisser ? demanda finalement l’homme. Tu n’es pas seul ici ?

— Vous avez lu mon dossier, vous que je vouvoie mais qui ne faites même pas cet effort à mon égard. Vous avez votre version de la réponse. De votre point de vue, je suis seul ici. Du mien… Nous sommes en ce moment une dizaine à partager cette chambre et il y a bien une petite centaine de mes compagnons dans l’établissement au moment où je parle.

— Vous parlez plus qu’avec mon précédent collègue, dit l’étranger. Comment vous sentez-vous aujourd’hui ?

Avec un soupir, l’adolescent se replongea dans son livre et resta immobile, à nouveau coupé du monde extérieur. Ce ne fut qu’au bout de trois heures que son visiteur se leva et quitta la pièce. Son départ ne fit pas ciller l’adolescent.

— Alors ? demanda la mère.

— C’est un premier contact, répondit le médecin avec un soupir. Votre fils est… troublant. J’avais bien sûr lu les rapports de mes prédécesseurs, mais je n’avais pas mesuré complètement le décalage. Il est conscient de sa maladie, de ses hallucinations, ce qui ne colle a priori pas avec un tableau de schizophrénie habituelle. Ou, pour être rigoureux, il est conscient que lui et nous ne… percevons pas notre environnement de la même façon, mais il ne se considère pas comme malade. Il sait faire la distinction entre ses visions et le réel.

— Êtes-vous en train de nous dire qu’il ne serait pas schizophrène ?

La mère serra la main de sa fille. A peine âgée de sept ans, celle-ci semblait suivre la discussion avec une acuité en décalage avec ce qu’elle aurait dû manifester. Le praticien n’avait pas voulu initialement que l’enfant soit présente, mais il n’avait pas voulu ajouter à la détresse de la mère en laissant l’enfant seule dans la salle d’attente.

— Je ne remets pas en cause le diagnostic. Pour le moment. Schizophrénie ou pas, votre fils a besoin d’un accompagnement manifeste. Comme je le disais, c’est un premier contact entre lui et moi, nous allons apprendre à nous connaître.

La nuit était tombée depuis un long moment lorsque le psychiatre referma le dossier de son patient. Sa mère était partie, sans être rassurée, sans être satisfaite. Et lui… il ne savait pas quoi faire. C’était son premier poste après l’internat dans ce petit service, loin des grandes agglomérations. Il prenait la suite de consœurs et confrères qui n’avaient pas tenu le coup et il en venait naturellement à penser que cet adolescent était le cas qui avait causé ces départs. Personne ne lui avait jamais dit clairement, mais comment l’expliquer sinon ? Les autres patients étaient dans la norme relative de la population d’un service fermé en psychiatrie. Son service ouvert était si ouvert qu’il était utilisé par les autres services quand ils manquaient de lit. Devait-il tenter une approche radicalement différente ? Peut-être en passant par la sœur ? Cela faisait des mois que les deux n’avaient pas échangé un mot, cela pourrait faire réagir son patient. Le lien avec la mère était trop altéré par leurs années avant l’internement alors qu’il pouvait capitaliser sur celui à construire ou reconstruire avec la jeune enfant.

Le médecin quitta l’établissement tandis que, dans sa chambre, son patient fermait enfin les yeux après plus de trois jours de veille. Autour de lui pullulaient quantité de ce que les autres appelaient « hallucinations » et que lui nommait « compagnons ». Les Irréels, quand il les opposait aux autres êtres qu’il pouvait croiser mais qui lui murmuraient quantité de choses et de nouvelles. Et qui pouvaient murmurer à d’autres. Irréels, mais bien Vrais pour autant.

Il fallut encore trois semaines pour que la jeune sœur revienne dans le service, entre ses obligations d’élève, les disponibilités de sa mère pour l’emmener et celle du psychiatre pour assister à la séance. Mais si ce dernier s’était attendu à une réaction, il en fut pour ses frais. Durant les vingt premières minutes, le frère et la sœur se contentèrent de rester assis, le premier sur son lit et la seconde à même le sol, les jambes repliées sous elle. Pourtant…

Combien de compagnons as-tu à présent ? demanda le frère.

L’adolescent bougea les lèvres, détachant les syllabes. Assis tel qu’il était, les bras sur les genoux, il savait pertinemment que sa bouche n’était pas visible pour la caméra au plafond. Il suffisait que sa sœur lise sur ses lèvres, comme ils s’étaient entraînés autrefois.

Huit, répondit-elle. Mais ils sont indépendants pour le moment. Ils n’ont pas l’air conscients que j’existe.

Huit est excellent à ton âge.

C’est grâce à toi qu’on se retrouve aujourd’hui, j’imagine ? demanda l’enfant.

Oui, confirma le grand frère. Un de mes propres compagnons a soufflé à l’oreille de ce nouveau spécialiste et de Madame notre mère que cela serait une bonne idée. Et te voilà. Écoute-moi bien, sœurette, car ce sera peut-être la seule occasion que nous aurons d’échanger avant longtemps. J’ai échoué dans la mission que je m’étais imposée, mais tu peux prendre le relais. Tu dois reprendre le flambeau. Pour notre frère avant moi, pour notre père, pour tous ceux qui sont en souffrance, à cause d’eux-mêmes et de la psychophobie. M’écoutes-tu ?

La fillette faillit hocher la tête mais parvint à se retenir. Le moindre mouvement, surtout d’acquiescement, aurait montré au monde extérieur qu’une communication avait pris place entre eux.

Tu dois apprendre de mes erreurs : n’aie pas peur de tes compagnons. Ils sont toi et tu es eux. Au fur et à mesure des années, certaines prendront peut-être des proportions colossales, deviendront horribles. Ce n’est pas grave. Accepte-les. Accepte-toi. Ils ne te veulent aucun mal tant que tu ne leur veux aucun mal. Ne parle pas d’eux, pas à notre mère, pas à tes meilleurs amis, pas même une allusion sur un message, une histoire, une rédaction, rien. Le premier des miens est apparu très tôt dans ma vie, et j’en ai parlé à notre mère. Regarde où cela m’a mené. Et c’est normal. De leur point de vue, nous allons mal, nous sommes… fous. C’est cela que nous allons changer. Même si mon rayon d’action est limité, je continuerai à souffler des mots et des rêves dans l’esprit des gens, mais c’est à toi que reviendra le plus gros. Sors-nous, tous, de cette camisole de mots et de traitements qu’on nous impose. Nous ne sommes pas fous, nous sommes différents. Nous voyons… juste la réalité avec un prisme devant les yeux. Elle est plus intéressante comme cela.

Le grand frère et la petite sœur laissèrent passer un long moment de silence verbal, sans bouger les lèvres, sans bouger. Un tel discours muet prenait un long moment à articuler et un effort de concentration notable. L’enfant dodelina de la tête.

— Tu peux partir, à présent, dit son frère à haute voix, avec douceur.

Il marquait là la fin de l’entrevue. Elle se leva donc et tourna les talons. On lui ouvrit la porte de la chambre, puis celle du couloir verrouillé, puis celle de la salle d’attente. Le spécialiste lui adressa un sourire triste, mais ne posa pas de question. A côté d’elle, une lumière orangée apparut, qu’elle seule pouvait percevoir. Un petit renard, qui se mit à trottiner autour d’elle. Le symbole de son frère. Il lui avait confié une mission et il serait à ses côtés, d’une certaine façon, pendant qu’elle l’accomplirait.

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Illustration : Catherine Lapeyre
Débute le dessin et la peinture dès l’enfance. Reçoit une formation supérieure à l’École Duperré et à l’Institut Français de la Mode à Paris. Mène son aventure artistique longtemps en parallèle d’autres activités, notamment merchandising dans la distribution et projets informatiques en milieux hospitalier et associatifs.
Intérêts spécifiques : art outsider, land art, cirque.
Pratiques usuelles : assemblage, installation, performance, photographie, écriture, web.
http://catherinelapeyre.free.fr

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