Le cinquantenaire des émeutes de Stonewall

En Marges – Bonjour Camille, nous commémorions en 2019 le cinquantenaire des émeutes de Stonewall, peux-tu nous expliquer ce qui s’est passé dans la nuit du 28 juin 1969 dans ce bar, le Stonewall Inn ?

Camille Morin-Delaurière – Le bar de Stonewall Inn est situé dans un quartier prisé par la culture de nuit homosexuelle sur Christopher Street à New York aux Etats-Unis. C’était un lieu de fréquentation éclectique de personnes LGBTQ – des lesbiennes et gais y fréquentaient des personnes trans, des travesti·es, des drag queens etc. – et d’autres populations marginalisées, qui venaient s’amuser et se rencontrer dans un des rares lieu de la ville où elles étaient acceptées. Dans la nuit du 28 juin 1969, une descente de police eut lieu.

En plus du respect des normes hétérosexuelles, ce sont les normes de genre qui sont vérifiées : les personnes trans ou travesties en font bien souvent les frais. A cela s’ajoute les injures ou violences physiques racistes (une certaine part de la population fréquentant ce bar étant racisée). La descente ne se passe pas comme à l’habitude, et la clientèle ainsi que des passant.es commencent  à résister. Des émeutes s’engagèrent alors dans le quartier du Greenwich Village en réponse aux attaques de la police de New York la nuit-même et pendant plusieurs jours ensuite, qui sont marqués par d’importantes violences policières. Ces émeutes ne sont pas survenues d’un coup d’un seul ; le quartier faisait déjà face à la violence répétée de la police et à l’exclusion du reste de la ville, les législations interdisant à l’époque le travestissement et la danse entre hommes, et qualifiant la drague et les baisers entre homosexuel·les d’atteinte à la pudeur.

Comme le mentionne les récentes commémorations du cinquantenaire de Stonewall, ainsi que les quelques articles traitant de ces événements en France, ces dernières sont devenues l’emblème des violences homophobes et symbole de l’émergence de la lutte de libération homosexuelle occidentale : certains journaux titrent même « Émeutes de Stonewall l’an zéro de la Marche des Fiertés »1« Émeutes de Stonewall l’an zéro de la Marche des Fiertés  », Capucine Delattre, Le Figaro, 28 juin 2019. . Cette symbolique n’est pas récente, elle s’est formée  tout au long de l’émergence du mouvement homosexuel dans les années 1970-1980. C’est un événement-clé qui, tout comme l’action de reconnaissance de la femme du soldat inconnu devant l’Arc du Triomphe pour le mouvement féministe français un certain jour d’août 1970, marqua le début d’une nouvelle phase du mouvement de libération homosexuelle que l’on peut nommer   »mouvement militant homosexuel », en rupture avec les associations homophiles qu’on retrouvait à l’époque aux Etats-Unis (Mattachine Society) ou en  France (Arcadie), et qui visaient à l’intégration des homosexuel·les dans la société grâce à la discrétion et la respectabilité. D’ailleurs, un peu plus d’un mois plus tard aux Etats-Unis, vit le jour du Gay Liberation Front avec comme tête de file, Craig Rodwell et Marsha P. Johnson, puis le STAR (Street Transvestite Action Revolutionaries). Cependant, nous pouvons étudier ce qui relève d’une reconstruction historique de ce symbole des luttes homosexuelles au travers des discours et des pratiques mémorielles,  à l’aune des enjeux politiques et mémoriels actuels de lutte pour le mariage pour tou·te·s et la reconnaissance des luttes LGBTQ+. Notamment, si aujourd’hui les événements de Stonewall sont commémorés en France et sont devenus un symbole des luttes du mouvement homosexuel, pendant la décennie 1970 il y a un décalage entre le militantisme naissant aux Etats-Unis et en France, et peu de référence à Stonewall étaient mentionnées dans l’hexagone. C’est venu un peu plus tard avec l’instauration de la Lesbian and Gay Pride en France à la fin de la décennie.

EM – Cet entretien est une réflexion qui a, comme tu me l’as dit, pour objectif de souligner l’impact qu’ont eu les émeutes de Stonewall dans le développement du mouvement homosexuel en France. Tu souhaites d’ailleurs profiter de cette commémoration pour insister sur le rôle des femmes lesbiennes dans l’émergence du mouvement homosexuel en france et transatlantique. Quels rôles ont effectivement joué ces femmes ?

CMD – Effectivement, une de mes réflexions concernant les commémorations des émeutes de Stonewall est de relier ces événements au développement du mouvement militant homosexuel en France et de mettre en lumière deux caractéristiques peu étudiées du mouvement homosexuel français : la dynamique lesbienne à l’origine de l’émergence du mouvement homosexuel et des luttes contre les violences et les discriminations homophobes ainsi que les questionnements que posent les violences telles que celles de Stonewall au sein des théorisations et pratiques du militantisme homosexuel. 

La dynamique lesbienne a été structurante pour la création du FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire) et des Gouines Rouges – grâce à leur proximité avec le MLF (Mouvement de Libération des Femmes), et dans l’élaboration des théories des luttes de libération homosexuelle. Ce sont des lesbiennes féministes du MLF et des lesbiennes d’Arcadie, en majorité, qui ont été perturber l’émission de Ménie Grégoire sur l’homosexualité dans laquelle aucun·e militant·e homosexuel·le n’était invité·e. Cet événement donna lieu à la création du FHAR. Les groupes du FHAR et des Gouines Rouges ont été pionniers dans la lutte contre les violences et les discriminations homophobes. Ils luttaient d’une part pour la dépénalisation de l’homosexualité et d’autre part, pour l’organisation de manifestations ou d’actions de visibilité dénonçant les violences et les oppressions subies par les homosexuel·les. Ils rompaient alors avec l’objectif de discrétion que leur imposait Arcadie. L’un des enjeux principaux des premiers groupes homosexuels était de mettre fin à la discrimination sur l’âge de majorité sexuelle en fonction de l’orientation du désir sexuel (21 ans pour les homosexuel·les et 18 ans pour le reste de la population) qui soutenait toute une symbolique de perversion de l’homosexualité. « L’homosexualité n’est ni un délit, ni une maladie. C’est une forme d’amour comme les autres, qui est aussi belle qu’une autre »2Lettre aux amies, FHAR, 5 juin 1971, in [Recueil Mouvement de Libération des Femmes, documents divers 1969-1977] archives la Contemporaine Nanterre. pouvait-on lire dans les tracts distribués par le FHAR au début des années 1970.

La dynamique lesbienne a également été primordiale pour les dénonciations des répressions homophobes. La première manifestation publique homosexuelle a lieu dans le cortège du MLF du 1er mai 1971, et était principalement organisée par les lesbiennes féministes qui étaient à cheval entre les organisations et réseaux féministes et homosexuels. Cette manifestation s’avère être une « sortie du placard » dénonçant les répressions subies par les homosexuel·les : dénonciation des violences et discriminations, des préjugés et des injures, de la normalisation sociétale de l’hétérosexualité, et des rapports de pouvoir3Marie-Jo Bonnet, Adieu les rebelles ! Café Voltaire, Flammartion, 2014, p.27.. D’autres actions de visibilité homosexuelle sont organisées pendant les premières années de la décennie 1970. Par exemple, une fête a lieu le 24 juin 1971 pour dénoncer l’oppression et les violences subies par les lesbiennes : le tract mentionnait que  « Tous les jours des lesbiennes sont poursuivies, enfermées dans des asiles psychiatriques »4Tract « Lesbiennes la bourgeoisie te fait ta fête, désormais faisons la nôtre », des lesbiennes du mouvement de libération des femmes et du FHAR, juin 1971. ARCL Paris. . Plusieurs tracts d’autres groupes lesbiens féministes circulent également sur ces thématiques. Ils soulignent la réalité des conditions de vie des homosexuel·les dans la société : les arrestations policières, les emprisonnements en hôpital psychiatrique, les discriminations dans la vie quotidienne, les injures, les agressions, les violences physiques de la part de personnes homophobes etc. « Nous sommes rejetées, cachées ou données en spectacle »5Tract « femmes qui refusons les rôles de mères et d’épouses, l’heure est venue, du fond du silence il nous faut parler », mai 1972, un Groupe de lesbiennes. ARCL Paris. .

EM – Qui s’est emparé de ce qui se passait aux USA pour renforcer la lutte contre les violence homophobes en France ? Il y a-t-il eu ou non une répercussion immédiate des émeutes de stonewall en France et qu’avons nous importé de ces événements ?

CMD – Les émeutes de Stonewall n’ont pas eut un impact instantané ni sur la société ni sur le mouvement homosexuel français de l’époque. Elles n’ont pas été «un événement mythique et fondateur pour les combats LGBT»6« 50 ans après les émeutes de Stonewall, ce que le monde doit aux militants LGBT », 27 juin 2019, France Culture. en France lors des premières années de la décennie 1970. Il faut rappeler qu’à l’époque un seul groupe homosexuel existe en France, Arcadie, une association parisienne créée en 1954 et se revendiquant homophile. Elle est tenue par André Baudry, un homosexuel qui prône la bienséance et la discrétion des homosexuel·les pour leur intégration dans la société. La faible réception de ces événements dans la communauté homosexuelle existante à l’époque, ainsi que l’émergence des luttes de libération des femmes, créent des premières tensions au sein d’Arcadie entre les quelques personnes revendiquant un droit des homosexuel·les à exister en public sans se cacher et celles préférant adopter la ligne d’André Baudry. Ces tensions progressent lorsque de nouveaux groupes davantage militants se créent au sein d’Arcadie. Ces groupent finissent par être écartés de l’association, et s’organisent progressivement de façon autonome avec la réunion d’autres groupes militants, notamment des lesbiennes féministes, pour devenir le  FHAR.

La faible réception de ces émeutes est également dû au contexte français de l’époque qui restreint toute forme de militantisme homosexuel : discriminations et violences homophobes, arrestations ou fichages pour atteintes à la pudeur, stigmates prégnants et invisibilité des personnes homosexuel·les etc. C’est en lien avec la dynamique du mouvement de libération des femmes au tout début des années 1970, et notamment grâce à l’action des militantes lesbiennes féministes, que le mouvement homosexuel émerge véritablement en France avec la création du FHAR et des Gouines Rouges, bien que d’autres événements antérieurs ont également été précurseurs pour l’histoire des luttes de libération homosexuelles7Marie-Jo Bonnet   ;  »David Paternotte « Il est faux de penser qu’il n’y a rien eu avant les émeutes de Christopher Street » », Libération, Florian Bardou, 28 juin 2019.

Les événements de Stonewall n´ont eut un impact, quoique encore très restreint, sur le mouvement homosexuel naissant qu’à partir de la création du FHAR en 1971, qui se construit autour de la revendication de dépénalisation et qui mentionne ces émeutes en exemple des discriminations subies par les homosexuel·les. Des listes d’autres faits de violence et discriminations métropolitains sont cités en plus des événements de Stonewall, montrant que l’homophobie est également prégnante dans la société française et nécessite des luttes sociales et une entrée dans le militantisme homosexuel8Rapport contre la normalité, FHAR, Champ Libre, 1971.. Ces divers événements de violence homophobes sont progressivement érigés en symbole de la cause homosexuelle dans les textes et tracts des groupes militants. Ces événements servent notamment à analyser et dénoncer la répression subie par les homosexuel·les et souligne l’action de « sortie du placard »9Expression utilisée dans le tract « Entre répression et auto-répression, pour en finir avec la bêtise hétérosexuelle »,  signé des lesbiennes et pédés, 1979. ARCL, Paris qui est de plus en plus valorisée : les attaques répétées dans les ghettos, havres de paix et d’existence possible pour les homosexuel·les, deviennent les raisons à la nécessité de se mobiliser.

C’est  plutôt vers la fin des années 1970 que l’on peut faire remonter l’origine des Lesbian and Gay Pride en France alors qu’aux Etats-Unis la Gay Pride était à l’origine la manifestation de commémoration de Stonewall qui avaient lieu tous les mois de juin depuis le 28 juin 1970. Pendant l’année 1977, les discriminations et violences envers les homosexuel·les ont augmentées considérablement dans la société américaine, soutenues par des discours politiques et moralisateurs de personnalités médiatiques et politiques invitant ni plus ni moins à « tuer un homosexuel pour l’amour du Christ »10 Marianne Blidon, « La Gay Pride entre subversion et banalisation », Espace populations sociétés, 2009/2 | 2009, 305-318. à l’instar de la personne d’Anita Bryant. Ces discours de figures publiques et politiques aux États-Unis ont été réutilisés dans le contexte français entraînant une résurgence de violences symboliques et physiques contre la communauté homosexuelle. C’est dans ce contexte que plusieurs tracts mentionnant les résurgences de violences contre les homosexuel·les et réactivant la mémoire des événements de Stonewall ont été distribués par différents groupes homosexuels en France11Tract « La répression de l’homosexualité touche toutes les femmes », signé des féministes, qui comme vous l’avez deviné sont appelées homosexuelles, juin 1977 ; Tract « Nous lesbiennes sommes solidaires de la lutte des homosexuels », GLF, 1977. ARCL, Paris.. À l’instar de ces dénonciations publiques, la première véritable manifestation homosexuelle autonome fut organisée en France le 25  juin 1977,  par des groupes lesbiens et gays tels que le CUARH, le GLF (Groupe de lesbiennes féministes), les GLH (Groupes de libération homosexuel), des lesbiennes du MLF etc. en réponse aux violences et discriminations homophobes qui augmentent fortement dans la société américaine et également en France. « Un Robert Fourniols  condamné à deux ans de prison parce qu’il est homosexuel et éducateur ; un Arthur Rossignol licencié sans motif de l’Éducation nationale  (mais il ne se cachait pas d’être militant du GLH), une lesbienne qui n’a plus le droit  de voir ses enfants après son divorce »12Tract « Nous lesbiennes sommes solidaires de la lutte des homosexuels », GLF, 1977. ARCL, Paris.. Les émeutes de Stonewall sont alors reprises comme références pour dénoncer les résurgences des violences homophobes. C’est à partir de cet été 1977 que les manifestations des homosexuel·les, qui reprirent progressivement le nom anglo-saxon Lesbian and Gay Pride, furent traditionnellement organisées les mois de juin de chaque année en commémoration aux événements de Stonewall et des violences homophobes de la fin de la décennie 1970. En 1979, pour les 10 ans de commémoration des émeutes de Stonewall, une grande manifestation homosexuelle fut organisée à Paris le 23 juin. « Depuis 10 ans c’est au grand jour que nous voulons vivre  pour combattre la répression qui nous entoure mais aussi notre propre auto-répression »13Tract « Entre répression et auto-répression, pour en finir avec la bêtise hétérosexuelle »,  signé des lesbiennes et pédés, 1979. ARCL, Paris. C’est ainsi, dans un contexte répressif corrélé aux luttes homosexuelles émergentes depuis une décennie, que les émeutes de Stonewall sont progressivement érigées en événement-phare de la dynamique du mouvement homosexuel en France.

EM – Se remémorer les émeutes de stonewall aujourd’hui, est-ce un peu une façon de rappeler que la Pride est au départ un mouvement intersectionnel et militant ?

CMD – Effectivement, c’est une manière de voir l’évolution de la Pride sur un temps long. La Lesbian and Gay Pride était, dans les années 1970-1980, reliée aux groupes militants homosexuels du Gay Liberation Front aux Etats-Unis, au GLH et au CUARH en France comme je l’ai expliqué. C’était des groupes militants importants du mouvement homosexuel naissant, et qui instauraient une politisation de l’homosexualité, c’est-à-dire le fait d’affirmer que l’identité homosexuelle devait être un enjeu politique et pas seulement privé, parce que de fait elle entraînait de nombreuses discriminations sociales. Une partie des groupes organisateurs de ces Gay Prides étaient à l’époque dans une mouvance militante très politisée, voire radicale. De nombreux slogans tels que « Gay Power », « Libération homosexuelle », « Lesbiennes et heureuses de l’être» etc. étaient scandés lors de ces manifestations. L’étudier historiquement nous permet de montrer le militantisme et la politisation à l’origine de ces manifestations. 

La Gay Pride était donc assurément politique et militante. Il y avait des alliances entre les mouvements gays, lesbiens et féministes notamment, et certains groupes de proue de ces luttes homosexuelles aux Etats-Unis faisaient également partie des luttes anti-racistes (je pense notamment au Combahee River Collective, collectif de lesbiennes féministes afro-américaines ou aux différents groupes), cependant je n’irai pas jusqu’à affirmer que la Gay Pride était à l’origine intersectionnelle. Bien sûr de nombreux·ses militant·es très important.es étaient racisé·es, notamment aux Etats-Unis (c’est une caractéristique très intéressante d’ailleurs), cependant ielles subissaient beaucoup de violence et discriminations au sein même de certains groupes ou de certains mouvements de luttes de ces années-là. Par exemple, dans le texte de la Déclaration du Combahee River Collective, le collectif mentionne à plusieurs reprise les discriminations subies au sein même des mouvements féministes ou homosexuels. En France, comme j’ai pu m’en rendre compte avec mon travail de mémoire de master sur le mouvement lesbien à Paris et à Rennes dans les années 1970-1980, très peu de femmes racisées semblaient être présentes dans les groupes auxquels j’ai pu avoir accès14« Sociologie et histoire politique du mouvement lesbien en France dans les villes de Rennes et de Paris, 1976-1994 », mémoire de master 2 Etude de genre, Paris 8, sous la direction d’Eric Fassin et Camille Masclet. – il y avait peut-être des groupes homosexuels ou féministes de personnes racisées mais ils n’ont pas été mentionnés dans les archives actuellement existantes, ou bien il y avait des personnes racisées présentes dans certains groupes mais qui n’étaient pas majoritaires et dont je n’ai pas pu retrouver la trace sur un an de recherches.

En ce qui concerne, l’évolution de la Gay Pride, certaines critiques ont vu le jour déjà dans les années 1980 (notamment dans les tracts et les fanzines du Front des Lesbiennes Radicales en France qui critiquaient le côté commercial qui commençait à s’instaurer dans les Gay Pride des années 198015 Front des lesbiennes radicales, textes des Rencontres des 14 et 15 novembre 1981. Fascicule qui reprend les textes des LR des années 1980. Archives Recherches et Cultures Lesbiennes à Paris.). Ces critiques connaissent actuellement une résurgence de la part de militant.es gays ou lesbiennes actuellement. Par exemple, Marie-Joseph Bonnet dénonce dans son ouvrage Adieu Rebelles ! la perte de politisation et de radicalité de cette manifestation16 Bonnet Marie-Jo, Adieu les rebelles, Café Voltaire, Flammarion, 2014.. Les Pride actuelles semblent en effet avoir perdu de la radicalité de leur politisation d’antan avec une forme  »d’institutionnalisation » et de commercialité, est souvent donné à titre d’exemple la terminologie  »Marche des Fiertés » qui leur est attribué, et qui semble plus être un défilé qu’une manifestation pour une reconnaissance des droits et des luttes des homosexuel·les. Mais elles sont en même temps l’emblème de la visibilité des luttes homosexuelles et de l’intégration progressive dans la société. Plusieurs groupes militants LGBTQ actuels mènent d’ailleurs des actions de repolitisation et de radicalisation des Pride. Et toutes proportions gardées, je trouve que ce cinquantenaire des commémorations de Stonewall a permis ce travail  d’historisation. 

EM – Comment s’est organisé et a évolué la lutte contre les violences homophobes (des émeutes) de Stonewall à aujourd’hui ?

CMD – L’intérêt de s’intéresser aux commémorations des événements de Stonewall en lien avec le mouvement français de l’époque, est de mettre à jour les questionnements et débats que posent l’émergence des luttes contre les violences et les discriminations. Au cours de la décennie 1970, plusieurs questionnements apparaissent au sein du mouvement homosexuel vis-à-vis des situations de violences et de discriminations homophobes. Le militantisme homosexuel se structure autour de la politisation de l’homosexualité, montrant que l’homosexualité n’est pas qu’une simple orientation sexuelle mais qu’elle est véritablement une identité, un mode de vie politique subversif vis-à-vis de la normalisation de la sexualité dans la société. Les groupes de lesbiennes, notamment, intègrent les violences homophobes dans une théorisation plus large du système de « l’hétéro-patriarcat »17Expression utilisée dans plusieurs tracts dont celui « femmes qui refusons les rôles de mères et d’épouses, l’heure est venue, du fond du silence il nous faut parler », mai 1972, un Groupe de lesbiennes. ARCL Paris. : les gays et les lesbiennes sont des figures de subversion de la norme hétérosexuelle, structure de base du système patriarcal ; et parce qu’ils et elles sont des parias de la société, une menace pour ce système patriarcal, ils et elles se font violenter et exclure.  « [L’homosexualité] est une remise en question de la sexualité, ce qui entraîne une remise en question de la société en ce qu’elle a de plus fondamental : la famille, l’enfant, la reproduction et donc l’économie »18Tract « Le GLF, un ghettos revendiqué »  in « Le groupe de lesbiennes féministes », Suzette Triton, Masques, n°9 /10, été 1981. . Le lesbianisme amène également à dénoncer l’appropriation des femmes : « Lesbienne, femme qui fait échec au dressage, au conditionnement socio-historique, aux rôles »19« donna con donna »  Les Cahiers du GRIF, numéro spécial, Femmes entre elles, lesbianisme, n°20, avril 1978, p.5.

Des tensions sont progressivement visibles dans les théorisations militantes entre la volonté de vivre dans des ghettos – espaces d’entre-soi lesbiens ou gays et de convivialité – et la nécessité de plus en plus affirmée de « sortir du placard » et d’assumer son homosexualité et son lesbianisme dans la société dans l’objectif de promouvoir une visibilité des homosexuel·les et une politisation de l’homosexualité. La politisation de l’homosexualité qui a court pendant toute la décennie 1970, renvoie au fait que pour lutter contre la répression, la relégation et l’invisibilisation des homosexuel·les, il faut se rendre visible et vivre au grand jour dans la société. Cette ligne politique de l’homosexualité est particulièrement soutenue par le FHAR et les Gouines Rouges dans les premières années de la décennie 1970. Des tracts du FHAR et des Gouines Rouges soulignent cette tactique politique et militante :  « Nos rapports homosexuels sont par définition la négation de certains rapports sociaux constitutifs du patriarcat  et du capitalisme »20Rapport contre la normalité, « Le lesbianisme comme position révolutionnaire », FHAR,  p.83.

EM – Aujourd’hui existent-ils encore des Ghettos LGBTQ+ tels que le Greenwich Village et Christopher street de cette époque ?

CMD – Aujourd’hui on entend davantage parler des quartiers LGBTQ des grandes villes que ce soit en France, aux Etats-Unis ou dans certains autres pays d’Occident. La terminologie  »ghettos » faisaient davantage référence à un entre-soi qui était choisi (pour avoir un espace safe) ou subi (du fait des exclusions sociales et urbaines), et bien souvent un mélange des deux. Ces ghettos ont été remis en cause par certains pans de la lutte homosexuelle, qui visaient plutôt une subversion de la société, comme je l’ai déjà mentionné. Mais aujourd’hui il existe toujours des communautés LGBTQI organisées soit dans des colocations privées amicales ou bien sur des terrains ou dans des quartiers avec un nombre plus importants de militant.es. Et même s’il n’y avait pas forcément ce qui s’apparente à des  »ghetto » en France dans les années 1970-1980, des quartiers, ou des bars, des cafés, des espaces associatifs, des librairies ont joué le rôle d’épicentres militants et d’espaces d’intégration dans la ville du militantisme homosexuel. Prenons l’exemple de Paris entre les années 1970-1990 nous pouvons parler des bars tel que le Champmeslé ; des lieux associatifs tels que la Maison des Femmes, accueillant  par la suite les Archives Recherches et Culture Lesbiennes ; des boîtes telle que le Katmendou ; des restaurants tel que l’Intempestive etc.

Ce genre de lieux existe toujours dans les grandes villes de France, néanmoins, les problèmes urbains ou sociaux de discriminations, de violences, de gentrification, de fermetures de lieux emblématiques de la vie nocturne amènent, en effet, à une lutte permanente pour la survie de ces espaces.

EM – Un mot de conclusion ?

CMD – Mener une réflexion concernant les commémorations de Stonewall avec le prisme de l’étude du mouvement homosexuel en France, permet de revenir sur certaines thématiques moins connues du mouvement homosexuel français. Premièrement, les événements de Stonewall, événements-martyrs érigés en symbole de l’émergence d’un mouvement homosexuel occidental, ont eu des répercussions un peu plus tardives dans le développement du militantisme homosexuel en France. C’est au cours de la fin de la décennie 1970 et surtout pendant la décennie 1980, en lien avec plusieurs facteurs contextuels, théoriques et militants, que les émeutes de Stonewall sont érigées en symbole des luttes homosexuelles dans le contexte français. Corrélation d’un contexte répressif envers les homosexuel·les et de luttes déjà mises en oeuvre depuis plusieurs années pour la reconnaissance des personnes homosexuelles, les manifestations homosexuelles qui sont organisées depuis 1977 tous les étés au mois de juin en hommage à Stonewall, nommées à partir des années 1990 Gay Pride ou Lesbian and Gay Pride, ont été très actives dans les années 1980-1990 en ce qui concerne deux  thématiques : les dénonciations des violences homophobes et l’épidémie du SIDA. Deuxièmement, les militantes lesbiennes ont eut une place prépondérante dans l’avancement des luttes homosexuelles que ce soit dans la création du FHAR, des Gouines Rouges, dans les GLH ou encore au sein du mouvement féministe. Enfin, cette réflexion permet un retour sur les luttes homosexuelles sur un temps long, et sur l’histoire des Gay Prides, et esquisse certaines critiques aux évolutions de la Gay Pride actuelle en rappelant ses origines de radicalisation politique et militante.

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