Qu’est ce que cela veut dire d’être asexuel·le ?

L’asexualité est le plus souvent définie comme le fait de ne pas ou peu ressentir de désir sexuel. Issue des communautés asexuelles elles-mêmes, cette définition invite à penser l’asexualité comme une orientation sexuelle qui, au sein d’une société hypersexualisée, est nécessairement minoritaire et « invisible » (pour reprendre l’expression de la militante asexuelle Julie Sondra Decker, autrice de The Invisible Orientation, An Introduction to Asexuality). Objet militant émergeant, l’asexualité devient un fait social dont s’emparent de plus en plus les sciences et, entre autre, la sociologie. Comment définir sociologiquement le désir sexuel ou la sexualité (pratiques ou ressentis naturalisés par excellence) ? Qu’est-ce que les sciences sociales disent de l’asexualité et comment pouvons-nous, en tant que militant·es féministes, asexuel·les pour certain·es, nous emparer de ces résultats pour penser notre engagement ?

Dans un premier temps, il convient de comprendre ce que signifie « pas ou peu de désir sexuel » pour les gens se reconnaissant dans la définition de l’asexualité. Cette formulation est en fait l’aboutissement d’une réflexion qui commence souvent dès les premières expériences sexuelles. Car contrairement à ce qu’on pourrait supposer au premier abord, les personnes s’auto-définissant asexuelles ne manquent pas particulièrement d’imaginaire sexuel, savent reconnaître une situation codée comme telle et ont dans une écrasante majorité déjà eu des expériences sexuelles. Ce sont précisément ces expériences qui sont vécues en décalage avec ce que les personnes avaient imaginés du « sexe ». En effet, ces moments les gênent ou ne sont pas si agréables que cela, là où la sexualité est culturellement représentée comme naturelle et très plaisante. En réalité, beaucoup de gens vivent ce décalage à un moment ou à un autre de leur vie mais ne se définissent pas asexuel·les pour autant. Ainsi, il existe d’autres explications culturellement disponibles qui donnent sens à ce qui se passe : « la première fois, c’est toujours nul », « il y a un problème de communication », « des expériences traumatiques passées peuvent rendre la vie sexuelle difficile », « si cette pratique sexuelle ne te plaît pas, essaye plutôt celle-ci », etc. Les personnes asexuelles connaissent la plupart de ces discours, mais c’est bien l’idée de redéfinir ce décalage en non-désir qui fera dans leur cas le plus sens. Déjà parce que cela permet une mise à distance de la sexualité et de l’idée que ce qu’iels vivent serait un problème ou une pathologie, mais aussi parce que cette étiquette donne accès à un nouveau réseau de sociabilité avec, a priori, des valeurs et vécus proches s’agissant de la sexualité et favorisant donc les rencontres amicales ou plus.

Si j’ai jusqu’à maintenant parlé « d’expérience sexuelle » en générale, la sociologie de la sexualité montre que c’est la pénétration et particulièrement la pénétration pénis/vagin qui est la pratique la plus évidement associé au sexe. Dans l’imaginaire sexuel commun, il y a rapport quand il y a pénétration. Ainsi, la majorité des trajectoires asexuelles, en particulier asexuelles masculines, commencent en interrogeant un non-plaisir pénétratif. Mais quid d’autres pratiques ? La frontière entre sexuel et non-sexuel est objet de débat entre différentes cultures sexuelles. Par exemple, les personnes adhérant fortement à des cultures féministes ont tendance à repousser celle-ci et d’inclure dans « sexe » tout type de rapport incluant les organes génitaux et même des pratiques non-génitales, si tant est qu’elles provoquent de l’excitation. Ce non-dit, cette fausse évidence sur ce l’on entend par « sexe » est une première source d’hétérogénéité dans le groupe « asexuel ». Plus encore, les trajectoires asexuelles prennent souvent la forme d’une négociation sur la signification à donner aux ressentis et pratiques. Il est par exemple courant que les personnes apprécient l’intimité physique que provoque le fait de dormir nu contre quelqu’un mais ne veulent pas pratiquer la pénétration. Si la première pratique (être nu contre l’autre) s’inscrit dans un script sexuel menant à la seconde (la pénétration), adhérer à une culture sexuelle asexuelle dissocie les deux et désexualise ce qui précède la pénétration. Il est même possible, toujours dans cette logique, de désexualiser la pénétration si elle est désirée mais que les personnes savent qu’elle ne provoquera pas des ressentis aussi intenses que décrit dans la culture populaire. De l’idée de « ne pas ou peu ressentir de désir sexuel », on voit que l’imbrication entre les significations données aux actes, le plaisir et le désir (ressenti subjectif naturalisant ce qu’il se passe) est plus complexe qu’il n’y paraît. En pratique, il est courant que l’identification asexuelle traduise plutôt l’idée que le sexe n’est pas si central que cela dans la vie des personnes, qu’il est vécu comme un « non-besoin » en décalage avec la culture sexuelle d’origine des personnes. Dans le même ordre d’idée, la sexualité est construite comme l’aboutissement du sentiment amoureux s’incarnant dans l’institution du couple, là où les personnes se définissant asexuelles auront tendance à ne plus voir ces trois dimensions comme nécessairement imbriquées en fonction de ce qu’elles désirent ou pas. Ces changements de perspectives, ces redéfinissions participent à détricoter des mécanismes favorisant la culture du viol en amalgamant intimité, conjugalité et sexualité. Inversement, il me semble que le rejet viscéral de l’asexualité, quand il est systématique dans un milieu, est souvent révélateur que celui-ci a investi la sexualité d’une manière aliénante. 

Si l’asexualité a ce pouvoir subversif, de révéler en creux ce qu’est ou n’est pas le sexe dans un milieu donné, son appropriation reste à ce titre, et comme l’a démontré Zoé de Ory dans son travail, très dépendante des dynamiques de genre qui traversent la sexualité. Rarement pensée en ces termes par les communautés asexuelles elles-mêmes (le concept d’asexualité se présente comme une possibilité pour tout un chacun, quelque soit le genre), force est de constater que les personnes actives dans ces réseaux sont dans leur écrasante majorité des femmes et des personnes appartenant à des minorités de genre (hommes gaies/bi, personnes non-binaires). Ainsi, le Ace Census 2022 de l’association asexuelle AVEN (un sondage en ligne communautaire, rempli par les membres les plus investi·es), mesurait, sur une base de 9651 répondant·es que seuls 16,1 % s’identifiaient comme homme (cis ou trans). S’il n’y a pas qu’une explication à ce déséquilibre, de Ory propose que la mise à distance avec la sexualité que permet l’asexualité est investie par les femmes comme un outil pour faire respecter leur consentement, problématique qu’elles rencontrent beaucoup plus que les hommes, particulièrement dans des relations hétérosexuelles. Dans un autre ordre d’idée, puisque les trajectoires asexuelles commencent souvent par la conscientisation d’un non-plaisir sexuel et que la sexualité, comme je l’expliquais plus haut, est très souvent réduite à la pénétration pénis/vagin (pratique a priori moins plaisante pour les femmes que pour les hommes), l’imbrication de ces deux éléments pourrait favoriser le questionnement asexuel des femmes, dont la sexualité reste un terrain sensible au vu du caractère systémique des violences sexistes et sexuelles.

Ces résultats éclairent notre compréhension de la place qu’a prise l’asexualité dans le paysage sexuel de nos sociétés occidentales hétérosexuelles et patriarcales. À mon sens, ils invitent aussi à repenser les discours militants que nous portons sur elle. Si cette façon de se définir a pu être associée à une forme de libéralisme dépolitisant voire « hétérosexualisant » les questions LGBT+ (ce qui à mon sens relève plus d’une incompréhension dû à des cultures militantes différentes que d’un danger réel et mesurable), je pense également qu’il faut repenser l’approche qui consisterait à construire le militantisme asexuel comme une lutte culturelle pour plus de visibilité en actant que les discours sur la sexualité sont perçus différemment en fonction du genre. À fortiori, il est bien connu que les discours féministes sex-positifs, c’est à dire, favorisant l’expression sexuelle à moindre risque (ce qui inclus un spectre de pratiques militantes allant du travail sur des questions de consentement, des IST, la publicisation du clitoris ou la structuration d’espaces polyamoureux ou BDSM) ont toujours beaucoup intéressés les hommes et les ont même parfois favorisé au détriment des femmes. J’aime à penser qu’une présence asexuelle consciente des dynamiques de genre à l’œuvre dans la construction dialectique sexualité/asexualité dans les réseaux féministes et LGBTIA prévient les dérives essentialisant la sexualité ou l’identification à une sexualité comme outil d’émancipation en soi. Il y a une contradiction à utiliser la désirabilité du sexe pour vendre du féminisme quand l’analyse des mécanismes conduisant aux violences sexuelles s’imbrique dans la question du sens donné au sexe « non-plaisant » et devrait nous imposer une posture critique sex-neutral vis-à-vis de celui-ci (pour reprendre des terminologie propre aux milieux asexuels). En conclusion, penser le sujet politique asexuel nous pousse à démystifier, dénaturaliser le sexe là où, comme l’affirmait l’anthropologue Gayle Rubin dans Thinking Sex, notre culture occidentale le considère trop sérieusement.

Illustrations : Stance est une illustratrice composant une suite de strophes lyrico-kinky d’inspiration grave… ou légère, selon l’humeur.

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