Construire une utopie artistique dans un environnement hostile : l’École de l’Art Engagé à Saint-Pétersbourg

L’éducation artistique, une pratique dépassant les limites de l’épistémologie et de l’esthétique, est souvent perçue comme un « projet de société1Marie-Christine Bordeaux, François Dechamps, Éducation artistique, l’éternel retour ? Une ambition nationale à l’épreuve des territoires.Toulouse, Éd. de l’Attribut, coll. La Culture en question, 2013. ». Cette idée revêt une importance particulière dans les sociétés en proie à des divisions et confrontées à l’autoritarisme. À ces moments-là, une école d’art peut devenir non seulement un refuge intellectuel, mais aussi un microcosme instaurant des relations sociales alternatives à celles dictées par le pouvoir en place. Cet article se penchera donc sur une initiative pédagogique survenue pendant les tumultes géopolitiques en Russie dans les années 2010-2020. Il s’agit d’un petit établissement, fondé en 2013 par un collectif Chto delat?, rassemblant de jeunes artistes principalement engagé.e.s dans la révision du système social à travers une perspective artistique. En exposant le contexte politique et intellectuel ayant conduit à la création de l’École de l’art engagé2Sam Thorne, School A Recent History of Self-Organized Art Education, Sternberg Press, 2017. en 2013, nous examinerons également sa place dans le paysage artistique, pédagogique et humanitaire de la Russie contemporaine.

L’ouverture de la Russie à une approche critique et analytique de l’art commence vers la fin de la Perestroïka, à la fin des années 1980 et au début des années 1990. La soif de liberté coïncide alors avec un manque criant de spécialistes en art et en philosophie contemporaine. C’est de ce clivage que naît la dualité de l’enseignement artistique en Russie actuelle Parallèlement, des cercles et des écoles d’art alternatives émergent, fruit d’initiatives personnelles de quelques artistes et théoriciens, souvent autodidactes.

Les programmes scolaires reflètent le caractère spontané de la création de ces établissements ainsi que le savoir-faire de leurs créateur.rices, qui sont très peu nombreux-ses. Ainsi, dans ces mêmes établissements, sont proposés des ateliers de peinture, de musique, de nouveaux médias, de critique littéraire, de poésie, d’anthropologie visuelle, de commissariat d’exposition, etc. Parmi les initiatives majeures des années 1990, on peut citer le Centre national d’art contemporain et le Centre d’art contemporain Georges Soros à Moscou, ainsi que l’Université Libre à Léningrad. La pratique artistique des fondateur.trices de l’École de l’art engagé, immergée dans cette atmosphère de recherche et d’expression sans limites, est devenue le terreau fertile pour les problématiques soulevées devant leurs étudiant.e.s, telles que la place de l’art dans l’espace public, les relations de l’art avec la politique, et son potentiel épistémologique en lien avec d’autres domaines de savoir.

Un cours à l’École de l’art engagé.  Source : groupe Facebook de l’École de l’art engagé, photo de Dmitry Vilensky, 2016

La notion d’égalité, devenue fondamentale pour la pédagogie et la recherche au sein de l’École de l’art engagé, évoque inévitablement la liberté retrouvée dans les années 1990 ou évanouie dans les années 20103L’origine du tournant conservateur en Russie, rompant avec la politique de libéralisation de Boris Eltsine, est souvent située à partir de l’intervention de Vladimir Poutine lors de la conférence de Munich sur la sécurité en 2007.. L’égalité, presque imposée de façon spontanée dans les années 1990, a cédé la place à une égalité graduellement acquise et continuellement réfléchie vingt ans plus tard. D’une part, cette égalité est une réponse à la « verticalisation » du pouvoir et à la hiérarchisation de la société, mais elle est aussi la construction d’une utopie, permettant de forger l’image d’un avenir meilleur tant attendu.

La pierre angulaire de l’École de l’art engagé, l’égalité, se manifeste non seulement dans les relations entre tous les participant.e.s, mais également dans les matières enseignées. Le syncrétisme des programmes scolaires peut être considéré comme le deuxième élément fondateur de la pédagogie alternative issue des années 1990. La non-hiérarchisation académique de cette époque est le résultat de l’émergence spontanée des écoles alternatives, et elle devient une stratégie réfléchie de l’École de l’art engagé dans les années 2010.

Ainsi, dans le programme de l’École, cohabitent des matières telles que l’histoire de l’art (émancipée, bien sûr), le queer-tango, l’atelier de production sonore et l’auto-organisation, l’atelier curatorial et les pratiques corporelles, l’atelier d’écriture critique et poétique, l’anglais, les études post-soviétiques, la philosophie, etc.

Inspirée de l’esprit carnavalesque de la perestroïka, l’École de l’art engagé trouve néanmoins sa place parmi d’autres écoles artistiques fondées dans les années 2000. Qu’est-ce qui caractérise le paysage artistique de cette époque ? Souvent marquée par la « normalisation » de la politique russe et l’intensification des processus d’intégration international, cette période se distingue par l’émergence du marché de l’art contemporain en Russie, souvent avec l’aide d’investisseurs et d’oligarques. En même temps, malgré les efforts des créateurs de ces institutions, le pouvoir officiel confère à l’art contemporain une fonction décorative, illustrant un suivi démonstratif des tendances de la vie citadine des pays développés. C’est ainsi que l’enseignement artistique officiel reste à l’écart des nouvelles tendances esthétiques.

Galerie “Egorka” ouverte par Anya Terechkina et Anastasya Makarenko, appartement communautaire à Saint-Pétersbourg, 2020. Source : site de galerie egorkagallery.tilda.ws/

Toutes les initiatives d’enseignement artistique alternatif dans la Russie contemporaine reposent alors sur un système d’auto-organisation. C’est sur ce modèle économique que sont nées des institutions telles que l’Institut des Problèmes de l’Art Contemporain (Moscou, réformé en 1999), l’Institut Basa (Moscou, fondé en 2011), l’école de la Fondation Pro Arte (Saint-Pétersbourg, fondée en 1999 et fermée en 2022), l’École Rodchenko de Photographie et d’Art Multimédia (Moscou, fondée en 2006), ainsi que quelques programmes artistiques et curatoriaux créés de manière exceptionnelle au sein d’établissements de l’enseignement supérieur officiel (à l’Université d’État des Sciences Humaines de Russie en 2013 à Moscou, à l’Institut Smolny des Arts Libres en 2014 à Saint-Pétersbourg et à l’École des Hautes Études en Sciences Économiques en 2019 à Moscou). Parallèlement, un grand nombre d’initiatives locales émergent non seulement à Moscou et à Saint-Pétersbourg, mais également à travers tout le pays (parmi les plus remarquables, nous pouvons citer l’Institut d’Art Contemporain de Krasnodar, l’École d’Art Contemporain de Vladivostok et l’École pour les Artistes à Voronezh).

Consciente de sa complicité avec toutes ces initiatives l’École de l’art engagé revendique néanmoins sa propre place dans la formation des artistes. Dmitry Vilensky parle non pas de la professionnalisation, mais plutôt des « cours du jeune combattant » Contrairement à l’approche plus formelle d’autres écoles, efficace mais souvent centrée sur le projet individuel de chaque élève, l’École place au cœur de son fonctionnement la création des conditions pour la formation de nouvelles formes de collectivité et de communauté, ouvertes à un nouveau public engagé et à des actions communes4Sam Thorne, School A Recent History of Self-Organized Art Education, Sternberg Press, 2017..

Chaque composant du processus pédagogique vise à favoriser la complicité entre les étudiant.e.s : un effectif limité à quinze personnes, des cours assurés du matin au soir, l’hébergement dans une auberge de jeunesse pour les étudiant.e.s venant de l’extérieur de Saint-Pétersbourg, et des repas communs. Pendant les neuf mois de l’année scolaire (la durée de l’enseignement dans l’école), les relations entre les étudiant.e.s se forgent et deviennent les fondations de la création de projets collectifs. Ces initiatives à l’échelle locale sont peut-être le résultat le plus flagrant de la pédagogie responsable et non hiérarchisée du collectif Chto Delat?. Parmi ces initiatives, voici quelques-unes des réalisations les plus remarquables.

Tout d’abord, ce sont les artist-run spaces, espaces gérés par les artistes tels que la galerie Egorka ou encore le centre d’art Lieu intim, où plusieurs événements indépendants à l’échelle municipale sont conçus et ouverts aux artistes extérieur.e.s à l’École. La Biennale environnementale de l’Île Kanonersky à Saint-Pétersbourg (qui a eu lieu en 2015, 2017 et 2019) et la Biennale « Le monde sans travail » ( 2020 ) sont devenues des événements importants pour la ville, regroupant plusieurs artistes et chercheurs-ses indépendant.e.s. Par ailleurs, les étudiant.e.s de l’École ont fondé un journal analytique intitulé « Krapiva5https://fastly.syg.ma/krapiva?lang=ru, consulté le 18 février 2024. » [«  L’Ortie »], et ont constitué de nouveaux collectifs d’artistes, tels que le Groupe N I I C H E G O D E L A T  [R I E N A F A I R E] et la Coopérative Techno-poésie.

Fonctionnant de manière activiste, la pédagogie de l’École de l’Art Engagé réagit immédiatement aux changements, même plutôt,  à la turbulence de la politique russe. Durant l’équilibre précaire des années 2010, l’école a mis en lumière le besoin de cohésion dans la société russe après des décennies d’atomisation. Ensuite, pendant la période de l’épidémie de coronavirus, l’école a décidé de se concentrer sur le développement des compétences individuelles nécessaires face à la fragilisation économique de ses étudiant.e.s. Finalement, après le début de la guerre en Ukraine en 2022, l’École de l’Art Engagé a modifié son intitulé en École de Situation d’Urgence, montrant ainsi son intention de soutien aussi bien pédagogique que financier, et a déménagé en Arménie. Parallèlement, les organisateurs ont proposé un modèle de mentorat critique et analytique pour différents projets artistiques, disponibles à travers des ateliers en ligne. À la fin de ce mentorat, les artistes s’engagent à chercher les moyens de concrétiser leurs projets, tout comme ils l’ont fait en Russie pendant une période plus calme.

La caractéristique précise de la place de l’École de l’Art Engagé dans le paysage artistique russe, selon Jonathan Platt6Jonathan B. Platt, Les institutions alternatives et le contrepublic intime, dans : Pourquoi devenir artiste? Expérience de l’École de l’art engagé Chto delat? // Sous la direction du collectif Chto delat?, Saint-Pétersbourg, Fondation de Rosa Luxembourg, 2016., spécialiste en études slaves, offre une conclusion éclairante à cette réflexion. Platt observe que la situation politique en Russie ces dernières années pousse la communauté artistique de gauche à se replier sur elle-même, en développant des pratiques intimistes de création et de relations humaines, tout en travaillant au-delà du regard vigilant des intérêts de l’État. Le groupe Chto delat? était à l’avant-garde des artistes et intellectuels de Saint-Pétersbourg qui ont résisté à l’interprétation du « tournant intime » comme un simple rejet de la sphère publique. Selon Platt, le collectif a toujours cherché à créer une institution alternative viable capable éventuellement de devenir une plateforme publique. Malgré le caractère utopique de cette entreprise (le contrepublic visé par les artistes reste marginalisé par rapport au courant bureaucratique dominant), l’École de l’Art Engagé peut être considérée comme un succès inégalé. Des centaines d’artistes et d’intellectuel.le.s de Saint-Pétersbourg ainsi que du monde entier ont participé à ses activités. L’engagement dans la culture de l’intimité créatrice et humanitaire implique la conquête et le peuplement des espaces collectifs, combinant l’activisme direct avec le développement de la solidarité collective. Ces éléments doublent la temporalité politique : ils anticipent le futur de la résistance active et créent un présent actif et sans entrave.

Effectivement, de telles pratiques ne peuvent pas être considérées comme un substitut du véritable activisme et du combat pour la création d’un contre-public puissant. De plus, le cadre juridique de la situation actuelle ne laisse aucune place à quoi que ce soit comportant le préfixe « contre » à l’intérieur du pays. Pourtant, je suis d’accord avec Jonathan Platt sur un point crucial : les institutions utopiques ne sont pas seulement des moyens pour encourager les futur·es héros/héroïnes à agir au moment opportun. Elles représentent plutôt un lieu et une méthode pour interroger et moduler ce futur moment de manière plus profonde.

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