« Bien agiter avant emploi » : quelques perspectives éducatives et artistiques depuis l’Amérique latine


Édité conjointement par TEOR/éTica1TEOR/éTica est un projet privé, indépendant, à but non lucratif, crée sous l’impulsion de l’artiste, curatrice et chercheuse Virginia Pérez-Ratton (1950-2010) et de son entourage. Pour plus d’informations voir : https://teoretica.org/acerca-de-teor-etica/?lang=en et la Fundación Malba2[2]La Fundación Malba est une fondation privée argentine à but non lucratif créée en 1995. en 2016, Agítese antes de usa Desplazamientos educativos, sociales y artísticos en América Latina3Téléchargeable gratuitement ici : https://www.malba.org.ar/publicacion-agitese-antes-de-usar/ Il peut être acheté ici : https://teoretica.org/producto/agitese-antes-de-usar-desplazamientos-educativos-sociales-y-artisticos-en-america-latina/ propose un tour d’horizon des préoccupations et des réflexions qui ont émergé ces trente dernières années en Amérique Latine, concernant l’éducation et plus particulièrement l’éducation artistique. Édité par Renata Cervetto4Renata Cervetto était alors coordinatrice du pôle éducation de la fondation MALBA. et Miguel A. López5Miguel A. López était commissaire en chef de la plateforme TEOR/éTica., l’ouvrage rédigé en espagnol (castillan) propose une sélection de textes issus de commandes et rédigés pour l’occasion, ainsi que des traductions depuis l’anglais ou le portugais. Le livre est composé de cinq chapitres : « Propositions pour une médiation critique » ; « Espaces de formation et politiques d’apprentissage » ; « Traversée de la scène néolibérale depuis l’éducation artistique » ; « Manifestations, crises et reconstructions des modèles éducatifs » ; « Dynamiques affectives : échanges, collaborations, corps et contexte6Traductions personnelles. ». Les éditeur·ices souhaitaient rendre compte des changements importants intervenus ces dernières décennies au sein des systèmes éducatifs, et des institutions culturelles d’Amérique du Sud, ainsi que des propositions en résultant. Les différentes contributions qui composent la publication, souvent nées de la volonté de se réapproprier des processus d’apprentissage, d’en inventer et d’en expérimenter de nouveaux, témoignent des particularités du continent et le place – selon les éditeur·ices – en précurseur du « tournant éducatif », bien avant l’Europe.

Tout comme l’ouvrage dont il est question, cette déambulation littéraire n’a pas prétention à l’exhaustivité, le format ne permettant pas de rendre compte dans le détail de chacun des apports qui composent cet ouvrage riche. Des choix ont été effectués en fonction des échos que certains textes faisaient naitre avec la journée d’étude Enseignements artistiques et pédagogies alternatives, qui a eu lieu au Centre Pompidou à Metz le 25 mars 2022 ; et de laquelle découle ce numéro. Cette sélection a également été réalisée en fonction de l’orientation de la revue, mais aussi des résonances de certaines des contributions à notre situation éducative, laquelle semble s’installer dans une forme d’« uberisation » assumée.

L’une des forces de l’ouvrage réside dans la multiplicité des expériences situées présentées, de part et d’autre du monde l’art et du continent. Les auteur·ices placent l’expérience personnelle au centre de leurs processus de réflexion. La théorie s’établit via la pratique et à partir des expériences vécues. Qu’il s’agisse du duo argentin Iconoclasistas7 , du projet EsPIRA7Le site internet est inaccessible. Voir : https://www.arte-sur.org/special-projects/adrede-espira/ (Espace de Recherche et de Réflexion Artistique), mené par Patricia Belli au Nicaragua, ou encore de Beta Local8Beta Local : https://www.betalocal.org/, fondé par Michy Marxuach (Porto Rico), chaque proposition est ancrée dans son territoire. Elles permettent de saisir le contexte économique et social du continent à partir duquel émergent les propositions pédagogiques. Michy Marxuach évoque un État endetté, un effondrement généralisé et des pans entiers de la population laissés pour compte. Le duo Iconoclasistas et les membres du Proyecto Secundario Liliana Maresca9[10]Voir : https://proyectosecundariolm.blogspot.com/ décrivent une situation comparable en Argentine. Iels évoquent la crise économique et sociale de 2001 ; mais aussi les réformes éducatives, comme la Loi fédérale éducative de 1993, abrogée depuis, laquelle a entrainé un appauvrissement des contenus éducatifs et une baisse des moyens financiers des institutions publiques, en modifiant leur système de financement.

Unique exception aux contributions continentales, l’essai de l’artiste péruvienne Andréa Francke vaut largement le « détour ». Lors de sa reprise d’étude au Chelsea College of Arts and Design, l’artiste a dû faire face à la fermeture de la crèche située au sein du London College of Communication. Le lieu, précise l’artiste, accueillait non seulement les enfants des étudiant·es, dont le fils de l’artiste, mais aussi ceux des personnels de l’Université des Arts de Londres. Sa fermeture en 2009 est une conséquence directe de la crise économique et des coupes budgétaires dans le pays, qui frappent les établissements d’enseignements et les institutions sociales en général. L’étude du contexte fourni par l’artiste met rapidement en évidence le gouffre existant entre les étudiant·es et personnels confrontés aux problématiques liées à la parentalité et les autres. La réflexion théorique et artistique révèle l’impensé du travail reproductif au sein des mobilisations étudiantes, même lorsqu’elles sont politiquement ancrées à gauche. L’artiste rend visible l’étroite imbrication des rapports sociaux de sexe, de race et de classe au sein du travail reproductif, ainsi que les inégalités structurelles, déconstruisant le mythe de la parentalité comme « simple » choix individuel. Un premier travail né de la colère de l’artiste, voit le jour en 2010, pour la présentation de son diplôme. Intitulé The Nursery (2010), ce travail sera par la suite déployé sous la forme d’une « enquête artistique et politique sur la pratique de la maternité10Ibid. p. 145. », prenant le nom de Invisible Spaces of Parenthood (ISP) 11Site de l’artiste : http://www.andreafrancke.me.uk/. Les méthodologies développées par les auteur·ices permettent la visibilisation des inégalités sociales, notamment de genre et de classe « effacé[s] par les effets des modèles managériaux et néoliberaux12Agítese antes de usar. Desplazamientos educativos, sociales y artísticos en América Latina, p. 149. ».

Dans cette perspective, les différentes propositions tentent de répondre au fil des pages aux problématiques soulevées par les contextes économiques et sociaux. Cela constitue une autre richesse du recueil. Les propositions ont en commun d’envisager l’art comme un outil de transformation sociale, pouvant être utilisé pour contester la production et la diffusion hégémonique de connaissances, que se sont arrogées les institutions éducatives et culturelles. La privatisation de la production de connaissance, mais aussi le clientélisme éducatif, où étudiant·es et élèves sont considéré·es comme des consommateur·ices et des publics captifs, y sont analysés. La contribution du curateur Max Hernandez Calvo rend compte des tentatives menées par trois étudiant·es d’art de la Faculté d’Art et de Design de l’Université Pontificale Catholique du Pérou, afin de se distancier du savoir dispensé par les enseignant·es, en organisant notamment leurs propres ateliers et groupes de discussion. Iels cherchent à influencer voire détourner l’éducation reçue, malgré les limites imposées par la bureaucratie institutionnelle. La réappropriation des apprentissages implique parfois l’occupation des territoires, et notamment des institutions. L’entretien entre Felipe Rivas San Martín et Miguel A. López contextualise l’activisme et la théorie produite par le CUDS13Voir : https://disidenciasexualcuds.wordpress.com/about (Colectivo Universitario de Disidencia Sexual), collectif transféministe intervenant en contexte universitaire au Chili. Le collectif, aux actions créatives variées (ateliers d’écriture, spectacles, apparitions clandestines), s’associe au mouvement étudiant des années 2000 et aux occupations d’universités, avec pour objectif de politiser le genre et la sexualité contre une éducation patriarcale, hétéronormée et catholique.

La volonté de transformation sociale des auteur·ices se reflètent également dans les méthodologies employées : la recherche-action participative, le mouvement zapatiste ou encore l’éducation populaire et les pédagogies critiques (Paulo Freire, Ivan Illich) et féministes (voir la contribution de Monica Mayer). Ces influences sont perceptibles au travers de la création de nombreux espaces de rencontre, de discussion et de réflexion collective, de l’importance donnée aux affects, aux souvenirs, à la mobilisation de savoirs mis à la marge. L’éducatrice Valeria Galarza s’est par exemple attachée à donner une matérialité aux espaces liés aux relations éducatives en collectant mémoires, souvenirs, réflexions et affects de nombreuses personnes lors d’un projet mené à Quito, réunissant des communautés locales, des associations et des institutions culturelles. Ces expérimentations visent à produire des connaissances situées, de manière horizontale, à rebours de la position de surplomb régulièrement adoptée par les institutions vis-à-vis des publics. Cette volonté suppose une importante dimension collaborative, déployée par exemple au sein des ateliers de cartographies collectives du duo Iconoclasistas. Elle s’oppose à la logique de compétition et de privatisation des connaissances, qui prime dans le modèle capitaliste. Les outils développés et mobilisés doivent également pouvoir circuler et être appréhendés facilement. Cet ensemble de caractéristiques participe à la réappropriation des processus d’apprentissage. Ceux-ci sont pensés comme pluriels, marqués par l’interdisciplinarité (Bruguera, Belli) ou l’indisciplinarité (CUDS), ainsi que par la volonté d’échapper à toute forme de catégorisation (Belli, CUDS). Ils s’opposent à la vision homogénéisante de certaines institutions et visent à faire émerger de nouveaux modèles.

En conclusion, cet ouvrage constitue un apport conséquent tant pour l’histoire de l’art, que pour les pratiques pédagogiques. Les contributions des différent·es auteur·ices illustrent la capacité des pratiques artistiques et pédagogiques, alliant expériences situées et savoirs locaux, à répondre aux défis économiques et sociaux contemporains. Les initiatives concrètes qui y sont présentées démontrent que ces pratiques sont vectrices de changement social : elles sont capables de remettre en question les structures de pouvoir existantes et de proposer des alternatives éducatives à la fois inclusives et critiques.

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