Marina 1978

Infirmière venue s’immerger dans l’île asilaire de Léros, Grèce, en compagnie de
l’équipe de Trieste, Italie, où l’on avait imaginé avant la loi l’abolition des asiles.

Le jour où j’arrivai à Léros je remarquai que tout le monde portait le même habit.
Les cuisines étaient pleines
et la peine
n’était pas un affect connu dans le village.
Les paroles brouillaient par leur chaleur la ligne de l’horizon
l’eau scintillait doucement
et les rires montaient au ciel.
Le jour où j’arrivai à Léros je traversai l’île
d’un bout à l’autre.
Je traversai
jusqu’à l’envers du monde.
Là-bas
La mer, le sol étaient pareils
et pourtant tout avait changé.
J’avais fait le passage
et les confins m’accueillaient
en me désorientant.

Jusqu’à ses vingt-huit ans
la fille avait grandi dans un sous-sol de l’hôpital psychiatrique de Léros.
Elle ne pouvait pas parler.
Elle ne pouvait pas manger seule.
Elle ne savait pas courir, et marcher, si peu.
Elle était nue. Elle n’avait rien.
Certains de ses os avaient poussé de travers, et elle ne savait pas sourire.
Pendant vingt-huit ans, elle avait touché un mur, puis l’autre.
Est-ce que ses yeux pouvaient me voir ? Ses sens me sentir ?
Est-ce que ses gestes pouvaient comprendre ma présence ?

Elle n’avait pas de nom.
Comme d’autres avant elle, et d’autres après, elle était identifiée par le mot : Inconnue.
Urgence
de lui apprendre à parler, même pour ne parler que le langage
de l’abomination.
Urgence de lui donner les signes de sa propre damnation
comme des univers arrachés.

Le jour où j’arrivai à Léros je ne savais pas encore que j’irai jusqu’à l’envers du monde.
J’arrivais de Trieste
et je croyais savoir ce que c’était que renverser et mettre à l’envers.
Je ne savais pas encore ce que c’était que d’habiter sous terre
et briser jusqu’au sol pour pouvoir marcher.

Le jour où j’arrivais à Léros, je n’avais pas vu encore que les vêtements tous pareils au village et les
cuisines pleines étaient le fruit d’un détournement.
Le détournement de toute la nourriture que la fille n’avait pas ingéré.
Le détournement de tous les vêtements de la fille qui n’en avait jamais porté.
Le jour où j’arrivai à Léros je ne savais pas que j’irais jusqu’à l’envers du monde
où les colis n’arrivent plus.
Ils font demi-tour avant de toucher aux lointains de l’île
touchés par une étrange magie.

La fille apprit peu à peu les gestes de la vie
avec l’équipe de Trieste venue à Léros.
Je m’émerveillais qu’elle puisse avoir confiance dans les quelques mots que nous mettions à sa
disposition.
Avec moi, elle apprit à marcher.
Va-t-on la laisser sortir ? Jusqu’où peut-elle aller ?
Souvent elle sortait et marchait jusqu’à l’eau.
Elle marchait dans l’eau tout droit et on la retrouvait, l’eau juste en dessous du nez.
Elle marchait dans l’eau comme elle marchait dans l’air, verticale, éblouie.
Elle ne nageait pas.
Elle marchait tout droit jusqu’à avoir l’eau juste en dessous du nez.
Elle écartait légèrement les bras.
Je veux croire qu’elle sentait l’eau tout autour d’elle comme une algue sent l’eau par laquelle elle se
laisse bercer.
Savait-elle qu’on ne peut pas respirer sous l’eau ?
J’essayais de lui apprendre. Je plongeais sous l’eau en lui tenant la main.


Un jour elle a marché tout droit jusqu’à l’eau et au-delà
Dispersée dans l’immense corps
Non lié.


Tout le monde disait qu’elle ne pouvait rien savoir
mais elle a su mourir.


Elle a su refuser le prix à payer pour sa propre réparation.
On ne revient pas de l’envers du monde comme on y est arrivé.
La route continue plus loin.
L’air était irrespirable pour elle à Léros, qui l’avait sorti du monde.
Peut-être l’eau était-elle un élément meilleur à respirer ?


Léros a ouvert en moi une brèche par laquelle, depuis, je ne cesse de m’écouler.

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