Le fou, marginal naturel

Si les rencontres sont celles qui forgent ce que chacun de nous devient jour après jour, certaines plus que d’autres forment, déforment ou transforment ce que nous sommes à long terme, peut-être même à jamais. J’ai eu l’occasion de vivre un moment, des moments avec l’un de ceux qui ont délibérément choisi leur statut marginal, l’un de ceux qui ont fait de cette position en marge de la société telle que la plupart la vivent, un choix, une éthique, une esthétique de l’existence, diraient certains philosophes.

C’est cette personne qui un jour me dit à peu près dans ces termes que j’étais en tant que “folle” une personne, et une personne qui avait pour qualité « de ne même pas avoir choisi sa marginalité pour la vivre, mais bien d’être biologiquement inadaptée voire inapte à un système social et sociétal hiérarchisé et violent qui participe de la destruction lancinante de la part d’humanité et de singularité qui peut exister en nous ». Ce ne sont peut-être pas fidèlement ces termes qu’il utilisa mais c’était bien le sens de ce qu’il exprimait. 

C’est sur cette réflexion qu’est apparu chez moi un processus d’auto-réhabilitation, une mise au jour positive de ma propre personne. Une sorte de mécanisme s’est enclenché par lequel la folie m’apparut alors comme une caractéristique humaine de celui qui résiste et qui ne peut instinctivement pas faire autrement que de se constituer en révolté naturel face à une oppression systémique d’un social écrasant. De ce jour, je suis devenue autre et je suis intimement persuadée que la révolte du fou, préalable comme dans d’autres domaines à son émancipation et à son autonomie, est un élément clé de ce que certains nomment le rétablissement. C’est dans le domaine de la santé mentale et de la psychiatrie dans une moindre mesure que pointe le concept de rétablissement. Et comme il apparaît pour la plupart de ses défenseurs comme un concept essentiellement de psychologie, de science de l’éducation ou de sociologie de la santé, une acceptation politique, philosophique et sociétale du rétablissement semble éludée au profit d’un versant médicalo-centré. 

Pourtant, si l’on transforme l’acceptation courante en acceptation profane, on peut instinctivement penser le rétablissement comme la réhabilitation du fou dans la société. On peut imaginer qu’une forme de participation pleine et reconnue du fou ou de la folle dans nos sociétés passerait par une forme de rétablissement de ses droits, de son statut de personne et de citoyen·ne, voire de sa pleine place dans la cité. Et si aujourd’hui les droits sont trop souvent bafoués, le statut de personne remis en question sous le poids de la stigmatisation, le statut de citoyen·ne en mal de représentation politique et parfois de moyens pour les fous d’exercer leurs pleins droits civiques, la pleine place dans la cité remise en question par la psychophobie ambiante, il serait probablement intéressant de réfléchir au rétablissement de l’homme fou, de la femme folle dans nos systèmes sociaux. Et s’il semble qu’aujourd’hui un fauteuil roulant soit plus society-friendly qu’une boite de neuroleptiques, peut-être cela vaut-il le coup de tenter de penser le rétablissement en termes de statut humain et de dignité des personnes plutôt qu’en termes sanitaires ou médico-sociaux. 

Aujourd’hui, le fou, relégué généralement dans des espaces dit “adaptés”, fait même souvent de sa folie une profession, un statut social. Pourtant, la révolte contre cette assignation à résidence dans des espaces adaptés me paraît la première étape vers l’acceptation de soi et d’un soi qui s’accorde à admettre sa part de folie, et, je le crois, de marginalité. Peut-on sortir de l’autostigmatisation sans se révolter contre un monde qui nous relègue ? Peut-on lutter contre ce regard noir et nocif sans révolte contre lui ? Peut-on se construire aussi, sans admettre que la société dans laquelle nous vivons nous juge négativement ? Peut-on grandir humainement sans voir l’inéluctable relégation au rang de marginaux qu´impose aujourd’hui la société française à ses fous et ses folles ? Dans ce que les psychiatres nomment le déni, qui est dans la logique du rétablissement en santé le premier dépassement à effectuer pour entrer dans un processus de (re)contruction de soi, peut-on se voiler la face sur la place effective du fou dans ce monde ? Est-il possible de nier que les personnes concernées par une forme ou une autre de folie sont en marge d’un monde qui a choisi de les y cantonner ? 

A mon sens, sans révolte, sans résistance à l’oppression de la machine, de la mécanique des systèmes et institutions psychiatrique, il n’est pas possible de parvenir à un rétablissement ne serait-ce que sanitaire et individuel. Et sans révolte et résistance collective, il ne sera, je pense, jamais possible de donner une place soutenable au fou dans nos systèmes sociaux. Nous ne pourrons parler de réhabilitation, de rétablissement à l’échelle sociétale que lorsque nos mondes seront à même d’assumer d’avoir des fous et des folles parmi eux, quand ils sauront leur donner une place supportable pour tou·tes et quand ces mondes accepteront la part d’humanité, d’aléatoire et de vivant des humains qui les composent. La folie révèle fortement et violemment pour soi et pour les autres une forme de vie déviant la norme moyenne des individus. Cette révélation de l’aléatoire est déjà un élément du rejet de la folie aux marges de notre monde, qui refuse par son capitalisme prévisionnel voire prédictif les libertés du comportement humain. Mais avec la folie, ce qui effraie nos mondes, c’est l’imprévisibilité totale, oui, mais aussi et probablement surtout le fait que cette part d’imprévu est liée à la pensée, centre de nos existences pour nos esprits cartésiens. 

En ce sens, la relégation du fou aux marges de la société capitaliste semble logique. Exclu du monde du travail, comme d’autres populations dites vulnérables, mais surtout reléguée, le fou reste profondément biologiquement résistant au traitement capitaliste que ce monde tente de marquer en nous. Mais paradoxalement, ce n’est pas en tentant d’entrer dans ce moule de la normalité que le fou va mieux, peut-être parce qu’il lui faut admettre sa part d’anormalité, de résistance biologique à ce monde et donc sa marginalité intrinsèque.   

Donc oui, la marginalité est peut-être une issue préférable à la normalité qui blesse jour après jour. La vie en marge est probablement subie pour la plupart des fous et folles, mais lorsqu’elle mute en marginalité délibérée, lorsqu’elle devient un choix voire un mode de vie, elle est porteuse de la pleine acceptation et gestion de sa folie au plan personnel; et lorsqu’elle devient un choix collectif, elle peut devenir porteuse d’un changement majeur de la société dans laquelle elle émerge. 

Alors oui, le fou, que sont certains, la folle, que je suis et que sont d’autres, peuvent porter en eux les germes d’un changement de regard, de traitement qui leur est réservé en portant cette révolte, cette résistance à nos sociétés d’ultraviolence humaine, psychique et physique. Ils peuvent peut-être même porter en eux les germes d’une société nouvelle où l’humain·e productif·ve cède la place à l’humain·e créateur·rice, dans ce qu’il, ce qu’elle peut construire pour ce monde, donner l’exemple des usages qui seraient fait du revenu universel, sorte d’allocation handicap pour un monde où nous serions dès lors un peu tous en marge de ce capitalisme dévorant. 

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