Dialogue mystique des amants magiciens

– Adieu habits ! Libres enfin parmi la vaste atmosphère, promenons-nous dans les bois de nos os, sous les feuillages de nos chairs frémissantes, guidés par nos désirs qui mugissent et hululent en défroissant leurs ailes.

– J’ai sommeil d’un sommeil qui veut un lit vivant, soif de lèvres suaves, faim de caresses ferventes.

– Oh galope avec moi parmi les plaines plantureuses et l’éventail verdorescent des palmeraies. Nous sommes chevaux fougueux, gazelles cabriolantes, devenons cerfs et sangliers puissants, souples servals, oryx intrépides.

– Semblables aux suricates, égrenons entre nous quelques instants tacites, attentifs à cette tempête qui s’avance et envahit nos firmaments comme une fièvre au plumage abrasif.

– Au creux de nos reins a lieu la lente irrésistible et délicieuse éclosion de nos fleurs de peau empourprées, et nos paupières se ferment à demi pendant que nous devenons fruits mûrs, odeurs capiteuses, nourritures terrestres et célestes.

– Voici le banquet dont nous serons tout à la fois les tables, les mets et les convives. Puissent notre écume en la mer, notre vapeur sur les cimes et notre plainte heureuse lancée vers le ciel y engendrer mille dieux minuscules aux humeurs facétieuses !

– Chassons de nos cœurs toute inquiétude, et vous, sirènes des sens, bercez-nous, versez-nous l’ivresse et la langueur. Corps présent, corps offrande, corps offert, corps montgolfière gonflé de feu fertile, instrument des arts ardents, prends le dessus sur moi, mon corps ! Pensées, volez au loin ! J’ouvre en grand la cage de mon crâne : que vienne y battre libre la bourrasque des instincts. Frappez encore aux portes de mes pores, ma conscience y sera tout en n’y étant pas : tambourinez, grattez et caressez, chatouillez-moi, suppliez-moi et, en même temps, emportez-moi !

Georgia O’Keeffe – Lake George Reflection (1921-1922)

– Notre peau est une prairie où le moindre souffle d’air fait courir des ondes frissonnantes. Le bout de mes doigts la parcourt comme un troupeau de bœufs placide et doux, mais c’est toi qui les mènes paître ici.

– Épiderme chéri, je quémande tes aspérités invisibles, je fête tes imprévus, je vénère tes étrangetés. Je cerne, en nef exploratrice, les presqu’îles de tes mains et leurs cinq péninsules couronnées de plateaux miroitants, dissimulant au fond de leurs baies des plages membraneuses, leurs pulpes délicates, leurs vallons et leurs fermes et tendres reliefs, sillonnés de labyrinthes infimes. J’aborde, du bout de la langue, la bosse offerte de ta cheville, je lape le lit du lac qui s’allonge sous ton pied, je dérange, de mon haleine, le poil qui t’ombrage, et j’accoste aux rivages secrets de ta chair.

– Nous sommes un temple quadrumane, quadrijambiste, quadripyge, bicéphale, bisexué, bigarré et mouvant, où palpite la fournaise que tissent et sécrètent nos moiteurs harmonieuses. Nos cathédrales vertébrales courbent leur nef au centre de nos arcs-boutants couverts de duvet doux. Des beffrois y résonnent, des minarets s’en élancent, des coupoles s’arrondissent ou s’inversent, concaves, au creux des jardins péristyles où bruissent nos pistils étoilés de rosée. Là l’univers trouve son centre, là le temps et l’espace s’abolissent, là est le sens, là la présence, là le bonheur, là notre éternité commune.

– Mon cœur grossit et gonfle, fuse hors de ma poitrine, il file vers le ciel et pulse haut comme une géante rouge, et nous nous aimerons dans l’ombre cramoisie de mes réseaux d’artères, qui s’étoilent parmi les nuages comme des moucharabiés sanguins.

– Nous sommes les roches dont les effleurements souterrains apportent les séismes. Le grain de notre peau pressée frotte nos profondeurs d’une ivresse qui sourd, source de feu, par tous nos pores, qui grimpe et croît entre les strates de nos écorces tièdes, montée de magma qui tâtonne jusqu’à la cheminée par où s’épanchera l’éruption, fleur flamboyante aux lourds pétales brûlants.

– Frôle, oh, frôle mes crêtes écarlates et la cime menue de mes seins, transperce-moi par cette fulgurance ! Je veux me cabrer en boucle sous les convulsions de notre orage sacré qui tonne entre mes tempes et fait bouillir l’océan démonté de mon sang dans les cavernes de ma chair. Vienne l’impact qui me cloue, me perde, m’appelle et me parcoure, diapré, profond, paradis pourpre arpenté de zébrures, parade stroboscopique des infinis et des abolitions, et qu’avec lui advienne la fusion de ton corps et de mes membres et de tout le cosmos et du temps tout entier.

– À mon tour j’arpenterai tes allées d’amarante, tes prairies de rousseur, tes bruns îlots musculeux, tes jungles allongées, tes pelages tachetés aux demi-jours de mangrove irrigués d’ambroisie, et qu’à leur tour tes affolements précis me percent de plaisir, me plantent, m’aplanissent, m’étirent et me consument et m’embrasent en plein vol ! Comète crépitante illuminant les béances infinies de l’espace, que je passe, glace brûlante, impossible plasma, chimérique baiser de matière et d’antimatière, bouquet saoûl rugissant, hurlement rodéoesque parmi la cavalcade fantastique des destructions et des créations coïncidentes !

Georgia O’Keeffe, Sunrise (1916)

– Agonir ! Unisson délicieux, enfin nous nous trouvons ! Tympan de l’univers, entends nos halètements entrelacés ! Ô le plus grand des gongs, résonne et réverbère le déluge d’énergie de nos jouissances ! 

– Et que nul ne prétende que nous ne sommes pas les premiers, et que ce n’est pas ici l’ascension qui se joue, la seule universelle, l’apothéose humble et glorieuse, le paroxysme et le seuil, l’aperçu des possibles qui nous appartiennent en propre, l’impétrance intrépide, l’au-delà de l’unité et de la division, en la divinité qui est nous !

– Et que nul ne nous dicte nos rôles, ne mesure nos pas ou ne leste nos sauts, car nos cabrioles sont le triomphe arraché, la palpitante indépendance que toutes les puissances redoutent. 

– Et que nul ne prétende nous imposer la honte ou moucher nos brasiers ou perquisitionner nos positions !

– Car toutes les colonies des vouivres orgiaques lovées ensommeillées au creux des oasis torrides ne seront pas assez pour te combler et te prouver l’improbable appétit, l’incroyable miracle atteint par nos plaisirs, la bouillante accalmie que nous nous accordons et qui nous aplatit et nous épuise et qui nous rajeunit.

– Car tu me fais ce que, car je te fais ce que tu veux, je veux, car je suis toi et tu es moi et je suis proie et tu m’octroies le tout ! Que notre volonté soit faite en nos corps accordés, quels que soient nos naissances, nos errances, nos croyances, nos organes, nos arcanes.

– Car sous mes doigts je te fais, car sous tes doigts tu me fais, devenir un humain organisme hissé jusqu’à l’orgasme, et sous mes doigts je fais, et sous tes doigts tu fais, naître en mes plaines les mamelons de tes collines ou s’aplanir les tiennes semblables à mes plateaux, et par des transformations complexes et enivrantes je fleuris à ton image et tu t’épanouis à la mienne, et tes boutons se font corolles et sceptres soyeux tandis que les vaisseaux de ma semence rétropédalent au creux de mon bassin, et tu modèles, et je modèle, ton corps, mon corps, à l’image de nos désirs, selon nos fantaisies millénaires, nous amants magiciens en nos vies souveraines.

– Car tout nous est possible et il nous appartient tout l’avenir, avec tous ses instants, ses années et ses siècles, ses strates et ses éons.

– Qu’un sperme polychrome abreuve nos sillons !

– Et que crèvent et que croulent toutes les murailles froides des fortins des tartuffes, des amers, des sévères, des prescripteurs, des proscriveurs et des interdicteurs, des fanatiques, des frénétiques et des accapareurs encravatés, banquiers d’argent ou de prières qui mâchent, rabâchent, consacrent, massacrent, gouroutisent, ruminent, mastiquent et s’ecclésiastiquent, empressés privateurs au nom de tout et de rien, gardes-chiourmes enchâssés dans leurs chaires ou leurs chiffres ! 

– Et puisqu’ils l’ont voulu, que nos plumards leur causent des cauchemars, que nos érections soient leur déréliction, et qu’ils pissent de peur en prenant nos fontaines fabuleuses pour des apocalypses ! 

– Que s’apaise, après la pluie d’échos, peu à peu la tourmente adorée. Regagnons à regrets les abris de nos flancs, accordons au cosmos la vigueur de ses lois jusqu’à la prochaine fois.

– Que de douces cascades de granit et de rose, que de charnus hamacs aux replis impavides abritent nos atterrissages… et que dans une murmurante étourdie tapisserie de sourires et de silences, tout recommence…

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