De la culture du viol dans la littérature libertine du XVIIIe siècle – Roxane Darlot-Harel

On sait que l’art européen du XVIIIè siècle est très marqué par la sexualité et l’érotisme. Cependant, sous prétexte qu’il s’agit d’art, on a parfois tendance à esthétiser le propos et à nier qu’il puisse avoir une autre portée. C’est ce que vous récusez en travaillant sur la culture du viol dans la littérature de la période. Vous essayez de montrer que ce n’est pas qu’un phénomène contemporain et que l’on peut bien parler de culture du viol au siècle des Lumières aussi.

Tout à fait, et j’irais même jusqu’à dire que le XVIIIe siècle a eu un rôle éminent dans l’histoire de la culture du viol. Dans la littérature libertine de ce siècle, très courue et abondante, en particulier : il s’agit de justifier par tous les moyens les violences que l’on fait aux femmes (une résistance qu’on attribue à l’honneur aristocratique et qui cache un désir nymphomane, des normes de séduction où les femmes sont passives et les hommes actifs, pas de fiabilité accordée à la parole féminine qui refuse l’acte sexuel, des femmes qui seraient par nature menteuses et manipulatrices… et j’en passe).  La diffusion des concepts rousseauistes permet un recul de la culture du viol, mais il me semble que si cela se constate dans les représentations sociétales, on ne le voit guère en littérature, avec une certaine homogénéité dans la littérature libertine.

Quels sont les auteurs sur lesquels vous travaillez et comment se caractérise cette culture du viol dans leur œuvre ?

Je travaille sur Crébillon, Casanova, Vivant Denon, Louvet de Couvray, Andréa de Nerciat, Boyer d’Argens, Gervaise de Latouche, ou encore Laclos, pour le plus connu, avec ses Liaisons dangereuses. Mon corpus est très vaste, et embrasse tout le siècle, des années 1730 jusqu’à la Révolution. Je m’intéresse aussi bien à la littérature pornographique commerciale, qui ne compte pas que des ouvrages oubliables et médiocres, qu’aux peintures de l’aristocratie décadente, en passant par les romans orientalisants. Les relations galantes que ces écrivains mettent en scène empruntent toutes la gestuelle du viol – autrement dit, les codes de la violence sexuelle – pour créer des relations entre deux individus jusqu’à brouiller la frontière entre consentement et viol, et je peux le résumer ainsi parmi les œuvres que j’ai le plus étudiées : dans son autobiographie, Casanova, par exemple, s’affirme comme un chevalier servant sentimental, désireux de donner du plaisir à toutes les belles qui croisent sa route ; voulant amuser le lecteur ou la lectrice, il participe à la perpétuation de la culture du viol lorsqu’il relate avec désinvolture les viols qu’il a commis, ou qu’il se refuse à accepter que des proies puissent le rejeter. Le roman Thérèse philosophe, quant à lui, attribué à Boyer d’Argens, ne propose l’émancipation de la figure féminine éponyme que pour mieux la rendre à l’ordre social, quand après avoir découvert la sexualité par elle-même, elle finit par épouser, en se rendant à la domination économique et sexuelle d’un homme – morale de l’histoire : le phallus est vainqueur et les femmes finissent par y céder.

Vous estimez qu’il y a une vraie continuité entre la manière dont on représentait les femmes dans la littérature libertine et la culture du viol contemporaine.

La représentation unilatérale, monolithique et essentialiste1Qui pose une représentation comme constitutive de l’essence, de l’identité de la femmedes femmes qui est véhiculée dans ces œuvres correspond précisément à la définition que l’on donne, de manière presque admise maintenant dans les milieux féministes et même au-delà, de la culture du viol. La culture du viol, c’est cet ensemble de phénomènes par lesquels se perpétue la domination masculine, d’abord dans le domaine de la sexualité, et par extension dans le domaine des relations sociales entre hommes et femmes2La culture du viol suppose que ces relations sociales reposent sur un rapport de séduction quasi systématique : les relations intersexuelles sont toujours envisagées dans une perspective de séduction, définie d’avance par la confrontation sexualisée d’organes génitaux mâle et femelle, et non comme une relation d’être humain à être humain. : il s’agit de montrer la nymphomanie supposée de la femme, car si elle est nymphomane, elle est toujours consentante à l’acte sexuel, quand bien même elle dirait « non ». La femme est alors menteuse, puisque son refus verbal de consentir à l’acte sexuel doit être compris comme un « oui » voilé. La femme est alors provocante, toujours responsable d’une violence sexuelle qu’on lui inflige. La culture du viol, ce n’est pas un résidu de représentations datées qui survivent au XXIe siècle dans l’esprit des hommes, voire des femmes, comme un dernier bastion de la domination masculine à l’heure où l’égalité serait, ailleurs, acquise. La culture du viol est bien plutôt le produit de représentations datées, dans des domaines aussi variés que la médecine, la science, la justice, les lois, les arts et la littérature. Si l’expression « culture du viol » naît au XXIe siècle, la réalité qu’elle désigne est bien antérieure, et on ne peut guère dater son apparition, tant elle est le fruit, lentement élaboré, de représentations ancestrales. Parler de culture du viol, c’est mettre en évidence un paradoxe qui nous sert de postulat : la société prétend que les femmes sont toutes-puissantes, mais ce discours entre en violente contradiction avec la réalité de la condition des femmes, dont on n’entend – et quand bien même on l’entendrait, dont on n’écoute – pas la voix. Parler de culture du viol, c’est montrer que, si les femmes sont au cœur de toutes les conversations, cela masque la réalité de leur oppression sociale, car ce sont toujours des hommes (ou des femmes qui ont intégré le discours masculin) qui parlent des femmes ; un discrédit systématique est porté sur la parole féminine, forcément menteuse, car une femme qui dit non, c’est une femme qui voudrait dire oui. Et on en vient enfin à notre propos : ce dénigrement de la parole féminine se formalise et se cristallise au XVIIIe siècle, en particulier par la littérature libertine.

Et vous articulez cette culture du viol avec le libertinage.

En effet, le XVIIIe est le siècle du libertinage ; pas le libertinage de pensée du XVIIe siècle qui mènera quelques infortunés athées au bûcher, non, le libertinage de mœurs, celui où la galanterie3Conversation dont le but est la séduction de l’autre. La galanterie est l’apanage de la société aristocratique, et le modèle de toute conversation agréable, puisqu’elle est supposée légère, ludique, mais aussi élégante et subtile. La relation qui naît de ce badinage est un amusement plus que le début d’une histoire d’amour : c’est un moyen de passer le temps, c’est même une convention dont on ne peut pas se dispenser pour être de bon ton. Ce modèle largement idéalisé de relations intersexuelles contamine toute la littérature du temps. est la seule modalité de la conversation entre un homme et une femme. La galanterie repose sur une association ludique entre amour et violence : l’homme est le séducteur, la femme est la proie. Les rôles sont distribués avec une précision et une exigence parfaites : l’homme insiste verbalement puis physiquement pour avoir une relation sexuelle avec la femme qui quant à elle doit, pour préserver ses apparences de pudeur, dire non, et céder à son désir seulement car elle y est contrainte et forcée. Ce système de relations intersexuelles dissocie verbe et acte : la violence serait purement formelle, c’est-à-dire qu’elle serait un jeu qui dissimulerait la réalité du consentement féminin, pour le bénéfice de la femme même, qui pourrait ainsi satisfaire commodément son désir sexuel. Ainsi, dans la littérature libertine, qui déploie avec bonheur les scènes de séduction violente, il est normal, et il est même juste de ne pas écouter les femmes : leur « non » serait une simulation, et pas un refus réel ! On devine d’ores et déjà ce qu’a de pervers un tel dispositif : tout refus réel devient un faux refus ; les femmes mentent toujours, donc on peut les violer la conscience tranquille. Pire : le lecteur ou la lectrice de cette littérature, qu’il ou elle vive au XVIIIe ou au XXIe siècle, est incité.e à ne pas croire les paroles du personnage féminin, et à dissocier mentalement la lettre du texte, c’est-à-dire les refus explicites formulés par le personnage féminin, de l’esprit du texte, c’est-à-dire le désir censé être dissimulé mais bien réel du personnage féminin. C’est ce qu’on appelle l’horizon d’attente du lecteur ou de la lectrice4Expression de Jean-Christophe Abramovici, in « Anatomie d’un récit de viol : La Nuit et le moment de Crébillon », Violences du Rococo, J. Berchtold/C. Martin/R. Démoris, Presses Universitaires de Bordeaux, 2012, p. 285-297 : imprégné.e des préjugés misogynes véhiculés par la culture du viol, il ou elle va abonder dans le sens du personnage masculin (qui reflète celui de l’auteur, la quasi-totalité du temps) sans même s’en rendre compte, et interpréter le « non » du personnage féminin comme un « oui ». C’est un réflexe contre lequel il est très difficile de se prémunir quand on ouvre un roman libertin du XVIIIe siècle ; et c’est ce qui fait, peut-être, l’intérêt de ce genre de lectures, car elles mettent en jeu un réseau complexe de croyances qu’il est passionnant de déconstruire.

Pourriez-vous nous donner un exemple de déconstruction ?

Je vous propose d’analyser un court passage d’un dialogue de Crébillon fils, La Nuit et le moment. Crébillon fils, car son père fut un dramaturge célèbre, est l’écrivain du libertinage, si l’on devait n’en nommer qu’un : il opère à partir des années 1730, et peint avec cynisme les mœurs légères et hypocrites de l’aristocratie sous le règne de Louis XV. Le dialogue que nous lisons ici, très théâtral, est un huis clos entre une femme et un homme, dans la chambre de ce dernier :

Les transports de Cidalise autorisant en quelque façon les témérités de Clitandre, il lui demande des complaisances. Comme, sans être les plus fortes que l’on puisse exiger d’une femme, elles ne laissent pas que d’être singulières, elle les lui refuse : il les demande encore ; nouveau refus : il en est piqué, et use d’autorité, avec une insolence que l’on peut dire sans exemple, ou qui du moins n’est pas bien commune ; et doit apprendre aux femmes à ne pas laisser mettre quelqu’un dans leur lit, si légèrement. 5Claude-Prosper Jolyot de Crébillon, La Nuit et le moment ou Les Matines de Cythère, J. Dagen, Paris, Flammarion, 1993, p. 86. Ce dialogue libertin, qui met en scène les étapes successives conduisant Cidalise et Clitandre à avoir une liaison, c’est-à-dire les mécanismes mêmes du système libertin, a été publié en 1755.

L’écriture, alambiquée, faite de détours, décrit en fait des réalités simples. Ainsi, dans l’ordre du texte : 1) le narrateur dit que l’héroïne, Cidalise, qui voudrait être aimée de Clitandre, le héros, cherche un peu à se faire violenter par lui (ce sont les témérités). 2) Cidalise refuse les complaisances demandées par Clitandre, c’est-à-dire sans doute des caresses à caractère sexuel. 3) De même. 4) Clitandre use d’autorité, c’est-à-dire emploie la force. 5) Cidalise l’a bien cherché, puisqu’elle a laissé Clitandre se mettre dans son lit.

Ainsi, si Cidalise se fait violenter (pas encore violer ici, mais cela vient plus tard), c’est sa faute. Nous ne détaillerons pas ici le contexte, mais, si dans les faits l’héroïne n’est pas non plus une jeune femme pure et vertueuse, il est impossible de défendre l’idée qu’elle est coupable quand le seul coupable, c’est celui qui agit, et qui pour parvenir à ses fins force l’autre. L’auteur manipule le lecteur par divers procédés : la violence est atténuée, euphémisée par des termes comme témérités et insolences ; seules les émotions du personnage masculin sont décrites, celles du personnage féminin sont inexistantes, ce qui laisse supposer que son refus de l’acte sexuel est une tactique et non un refus réel ; le narrateur est moraliste, puisqu’il donne à la fin du passage une leçon à l’héroïne – et plus généralement aux femmes, or le moraliste en littérature est celui qui détient la sagesse, dont la parole ne peut pas, traditionnellement, être remise en question.

On voit bien comment, ici, Crébillon manipule le lecteur, joue de ses attentes, pour lui faire admettre, par son style et ses interventions, le contraire de ce qu’il écrit, littéralement. Je reprendrai ici une de mes conclusions, évoquée dans un article précédent : les manœuvres de l’auteur sont telles que la plupart des universitaires, aujourd’hui, considèrent que Cidalise est consentante, quand à d’autres endroits le texte est très clair quant au comportement et aux réactions du personnage féminin6Quelques exemples en vrac : « Il continue donc d’abuser de la supériorité de ses forces, tout indigne que cela est » ; « Cidalise désespérée. – Non !… je ne veux pas… Vous m’offensez mortellement ! » ; « Cidalise en se défendant. – Ah !… Clitandre… que faites-vous ?… Si vous m’aimez !… Clitandre !… Laissez-moi !… je vous l’ordonne. Il obéit enfin ; elle pleure, et s’éloigne de lui avec indignation. ». Il est subversif, choquant même pour beaucoup, de se fonder sur la lettre du texte pour dire qu’il contient des violences sexuelles, et un viol, pour dire qu’en discréditant la parole du personnage féminin, il formalise et perpétue une culture du viol qui a encore de beaux jours devant elle ; c’est dire le travail actif de remise en question qu’exige une position de lecteur ou lectrice éclairé.e. C’est dire aussi plusieurs choses sur la littérature : que notre rapport à elle peut évoluer, progresser, au fil des déconstructions cartésiennes que l’on s’impose ; que tout n’a pas été dit en critique littéraire, car des pans entiers sont en friche, ainsi la question houleuse et brûlante du sexisme dans la littérature, pour laquelle le XVIIIe siècle est une source précieuse ; que l’on doit réfléchir à la manière dont on veut analyser, transmettre et enseigner ces textes, à la marge d’insolence critique que l’on peut avoir vis-à-vis d’eux. C’est réfléchir aussi aux moyens de concilier une lecture critique et une lecture-plaisir. Peut-on aimer la littérature libertine aujourd’hui, et est-ce permis ? Bien sûr. J’aime énormément cette littérature : pas parce que mon objet d’étude est fourmillant, mais parce que j’ai découvert mon objet d’étude en adorant cette littérature. C’est interroger aussi les apports d’outils de pensée contemporains pour aborder le passé, et la manière dont on fait cela sans être accusé.e de commettre des anachronismes, des raccourcis, sans être accusé.e d’avoir un point de vue partisan.

Le féminisme et la recherche en littérature sont-ils compatibles ? Je le pense, puisque mon travail se construit sur des questions simples : y a-t-il égalité entre hommes et femmes, y a-t-il liberté pour les femmes, dans la littérature libertine au XVIIIe siècle ? Peut-on trouver, dans cette littérature, des propositions littéraires offrant aux personnages féminins une existence propre, libre, égale, qui ne s’inscrit pas dans des paradigmes sociétaux sexistes ?
La réponse : très peu, quelques-unes, en marge…

One thought on “De la culture du viol dans la littérature libertine du XVIIIe siècle – Roxane Darlot-Harel

  1. Bonjour,

    Votre article Roxane est intéressant, une deconstruction a posteriori pour aider à déconstruire la reproduction des représentations sexuées de ces « galanteries » du XXVIIeme au XXIeme, le constat reste comme dans les autres rapports sociaux celui d’une domination de l’un sur l’autre, avec la visibilité d’une violence inversée qu’exerce certaines femmes et qui ne fait qu’éloigner la possibilite de concevoir d’autres formes de relations…

    la conclusion interrogative « peut-on trouver, dans cette littérature, des propositions littéraires offrant aux personnages féminins une existence propre, libre, égale, qui ne s’inscrit pas dans des paradigmes sociétaux sexistes ? » Ne se pose pas meme vous l’avez constaté, ne cherchez pas les bribes, puisque ce n’est pas le propos, l’intention de ces littérateurs libertins moralistes persuadés dans leur abjecte supériorité d’être les révolutionnaires des mœurs alors qu’ils ne font qu’assouvir i dividuellement une part de leur pouvoir…

    Le cynisme et la violence se perpétuent merci d’apporter votre contribution…

    Christine

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