Professeur d’enseignement artistique à l’ESAL (Ecole Supérieure d’Art de Lorraine), j’interroge notre rapport aux connaissances. Comment celles-ci circulent-elles au cours de la formation, comment sont elles convoquées, interrogées, déconstruites ?
Cette question est d’autant plus sensible que la formation en école d’art impose aux étudiant-es d’articuler leur pratique plastique avec un discours spécifique, référencé et critique. Cet exercice prend une forme écrite (le mémoire) et se décline à l’oral au moment du diplôme. Ces attendus réflexifs inquiètent ou intimident généralement les étudiant-es. En effet pour cocher ces cases, il faut avoir passé du temps à expérimenter, à faire et refaire. Il faut avoir trouvé ses connivences, ses allié.es théoricien.nes, celleux qui font vibrer en nous une préoccupation, une question, un désir… Comment construire alors une connaissance personnelle qui éclaire sa pratique et son parcours artistique ? Cet article propose d’aborder la question sous un angle épistémologique1Piaget définit l’épistémologie comme « l’étude de la constitution des connaissances valables, le terme de constitution recouvrant à la fois les conditions d’accession et les conditions proprement constitutives ». Logique et connaissance scientifique, Collection Encyclopédie de la Pléiade (n° 22), Gallimard, 1967, p. 6-7. un peu particulier. Pour questionner la manière dont les connaissances se constituent et donnent du sens à notre travail, je vais m’appuyer sur les ressources de la création radiophonique au travers du cours RadioThéorie2Ce cours prolonge les recherches que j’ai menées dans le cadre de ma thèse, où la création radiophonique, m’a permis de poursuivre un travail de rencontres et de coopérations artistiques avec les habitant.es du Haut du Lièvre, un quartier de la banlieue de Nancy. que j’anime à l’ESAL depuis six ans.
Un « Tout Monde » Sonore,
Dans mes activités de création et de transmission, je suis toujours à la recherche d’occasions pour faire circuler des intentions et des formes entre différents territoires sonores : musique de tradition orale ou savante, musique acousmatique3Se dit d’un bruit que l’on entend sans voir les causes dont il provient. [Historiquement le terme renvoie au ] nom donné aux disciples de Pythagore qui, pendant 5 années, écoutaient ses leçons, cachés derrière un voile, sans le voir. In Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL). Récupéré le 12 juillet 2024 de https://cnrtl.fr/definition/acousmatique. Il est ici particulièrement intéressant de noter la relation entre transmission et situation d’écoute., improvisation libre, documentaire sonore de création… Aujourd’hui, le monde de la création sonore et radiophonique est en pleine évolution. Le podcast trouve une place particulière dans la vie des personnes accrochées aux écouteurs de leur téléphone portable. En parlant, au creux de nos oreilles, ces nouveaux médias renouvellent notre écoute avec davantage de proximité4Né aux États-Unis et au Royaume-Uni au début des années 2000, le podcast s’impose en France depuis 2015. Aujourd’hui, quinze millions de Français en écouteraient au moins un par mois. L’engouement est tel que le ministère de la Culture vient d’attribuer, pour la première fois, des bourses d’aide à l’écriture de podcasts. « Les 9 dates qui ont fait le podcast français » article publié sur le site de l’INA le 15 avril 2022, consulté le 12 juillet 2024 sur https://larevuedesmedias.ina.fr/podcast-francais-histoire-neuf-dates-audio-internet. Dans ce tourbillon médiatique, le service public de la radio n’est pas en reste. Une chaîne comme France Culture développe son audience tout en mettant à la disposition de ses auditeur.ices des années de programmation. La quantité d’émissions et d’informations disponibles y est vertigineuse. On peut d’ailleurs se demander s’il ne sera pas bientôt possible de mener une recherche théorique en ne s’appuyant plus que sur des ressources sonores.5Les programmes suivent l’actualité des idées. Les thématiques sont très bien documentées, traitées avec rigueur et se déploient parfois sur quatre heures d’émission. Certains cours au collège de France sont également disponibles.J’ai suivi cette intuition en nourrissant progressivement mes cours de podcasts, d’émissions thématiques et de conférences… j’ai invité les étudiant·es à faire de même et à se constituer un corpus d’extraits sonores, comme on pourrait réaliser une fiche de lecture ou une collection de citations importantes. Cette documentation s’est parfois doublée d’une prise de note sonore, à la manière d’un journal de recherche pour déboucher sur l’écriture de pièces sonores. Le son, dans toute l’étendue de son spectre, est ainsi convoqué pour engager un travail théorique à partir des centres d’intérêts et des préoccupations des étudiant.es. Le cours est rythmé par des moments d’écoute où chacun.e apporte un extrait à partager : enregistrements de conversations, lectures de textes (narratifs, poétiques, théoriques) ; ambiances d’atelier, paysages sonores, recueils de données sous forme d’interviews ou à partir de documents, d’archives radiophoniques, de musiques… J’ai ici à l’esprit les réflexions d’Édouard Glissant autour de la philosophie du Tout monde qu’il décrit ainsi : « L’errance et la dérive, disons que c’est l’appétit du monde. Ce qui nous fait tracer des chemins un peu partout dans le monde. »6Édouard Glissant, Introduction à une poétique du divers, Paris, Gallimard, 1996, p. 130..Il est en effet important de réussir à trouver ce goût du cheminement au milieu de la documentation et des concepts. La richesse de nos moments d’écoute produit des associations d’idées inattendues et débouche systématiquement sur des échanges féconds qui stimulent la recherche et l’expérimentation. Cette approche sensible permet de mieux (s’)entendre et de saisir des occasions de relier entre elles, les idées et les démarches ; de tracer nos propres chemins. Les analyses que Carol Gilligan développe dans l’ouvrage Une voix différente, Pour une éthique du Care 7Carol Gilligan, Une voix différente Pour une éthique du Care, Paris, Flamarion, 2014. trouvent ici un écho particulier : « ce qui m’intéresse, c’est l’influence réciproque de l’expérience et de la pensée, les différences entre les voix et les dialogues qu’elles engendrent, la manière dont nous nous écoutons et dont nous écoutons autrui, et ce que nous racontons sur nos propres vies. »8Idem, p.13
Des liens émergent entre les projets au sein d’une communauté écoutante, attentive aux sons et aux paroles. Des liens qui donnent aux projets une profondeur plus tangible. Ouvrir sa pratique et ses projets à la dimension sonore et radiophonique permet de déployer plus largement son travail plastique et poétique, de l’envisager sous des angles nouveaux avec l’appui de ses camarades. Aiguisée par la pluralité des sensibilités présentes, une compréhension plus fine des enjeux du travail émerge lors de nos séances d’écoute. Ainsi, ce qui aura échappé à l’attention de l’auteur·rice ou de l’un·e de ses camarades trouvera certainement un écho dans l’esprit des autres. Nous évoluons dans le sillage de ce que Pascal Nicolas-Le Strat analyse comme un travail du commun : quand des personnes de sensibilité différentes construisent collectivement des savoirs et des actions et que celles-ci émergent « progressivement, par effet d’intéressement mutuel, au fur et à mesure de l’avancée des activités. » 9Pascal Nicolas-Le Strat, Agir en commun / Agir le commun, https://pnls.fr/agir-en-commun-agir-le-commun/ consulté le 24 mars 2024
De l’intimité
Le bagage théorique de nos étudiant.es doit les aider à objectiver leur projets artistiques. Pour autant ce travail s’articule avec des enjeux existentiels et psychologiques importants. La personnalité et la sensibilité de chacun·e fondent le milieu à partir duquel des formes et des questionnements émergent. Les parcours de vie, les relations familiales, les rêves, les désirs mais également les fragilités et les traumatismes s’expriment de manière plus ou moins explicite. D’autres liens, tout aussi importants sont ici en jeu : ceux qui nous rattachent à nos racines, ceux qui fondent le récit polymorphe de nos existences. Les considérations trop personnelles ne sont pas toujours vues d’un très bon œil en école d’art. Sur ce point, forte de son expérience d’enseignement à l’université, Bell Hooks nous apporte un autre regard : « il est essentiel d’enseigner de façon à respecter les âmes de nos étudiant.es, si nous voulons fournir les conditions nécessaires d’un apprentissage profond et intime ». Je m’aperçois que l’intime et le privé constituent des fils importants des rencontres sonores qui se tissent lors des cours. Parmi les différentes pièces réalisées, Émeline croise sa réflexion autour du vivant avec la voix de sa grande mère qui lui fait visiter son jardin ; Antoine échange avec son grand père sur l’évolution de la pêche en mer ; Charlotte part en road trip avec ses parents dans l’est de la France pour retrouver des traces de sa famille ; Kiki échange avec sa demi-sœur plus âgée pour connaître son rapport à la fête. Le travail de création sonore développé dans le cours RadioThéorie est souvent très personnel : Rebecca est partie du sentiment de colère qu’elle éprouve face à la situation sociale actuelle pour mener une enquête sur le terrain des manifestations. Juliette et Bérangère ont décidé de travailler à partir de leur timidité en interrogeant certain·es camarades autour d’une table à dessin.
Interviewée sur France Culture à propos de son travail radiophonique, la productrice Adila Bennedjaï-Zou, nous éclaire sur ce positionnement où le documentaire s’affranchit des impératifs de l’objectivité : « je propose […] un travail à la première personne […] parce-que je suis persuadée que l’intime est un endroit du collectif et un endroit politique. ». Nous tentons nous-même de faire co-exister nos préoccupations et nos propres histoires avec d’autres expériences, d’autres récits. « Je raconte ma propre histoire, je la mêle à l’histoire d’autres personnes […] je fais le pari qu’à travers mon histoire se raconte l’histoire des femmes et des hommes de ma génération. »10Les Matin de France Culture, 8 décembre 2023 https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-matins/france-culture-a-60-ans-6217933 consulté le 24 mars 2024 Écriture et remix de soi. Un flux narratif. Le philosophe Jean-Marie Schaeffer explique au micro de Sylvain Bourmeau, dans l’émission « La suite dans les idées »11La suite dans les idée, « Comment on se raconte tout le temps des histoires », 12 septembre 2020, https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-suite-dans-les-idees/comment-on-se-raconte-tout-le-temps-des-histoires-5052116 consulté le 24 mars 2024, que nous mettons constamment notre vie en récit, même dans les moments a priori les plus élémentaires de nos existences comme la planification de tâches. Ces récits intérieurs sont d’ailleurs vitaux : « si nous ne pouvons plus nous raconter à nous-mêmes ou si notre mémoire épisodique flanche et bien c’est notre propre identité qui disparaît » 12Idem.. Je retrouve ici mes préoccupations au moment de ma thèse, quand je promenais mon micro sur le quartier du Haut-du-Lièvre. À l’échelle d’un territoire relégué, les récits des habitant.es peuvent-ils trouver d’autres chemins pour s’exprimer ? Si comme l’écrit Starhawck, « la culture est un ensemble de récits que nous nous racontons sans relâche » 13Starhawck, Rêver l’obscur, Femme, magie et politique, Paris, Cambourakis, 2015, p.60., quelle place ces derniers trouvent-t-ils aujourd’hui dans nos sociétés contemporaines ?
Comment une école d’art peut-elle aussi devenir une caisse de résonance où ces histoires fondamentales pourront être partagées, confrontées, hybridées, émancipées… mises en ondes ? La création radiophonique nous a ouvert une voie particulièrement stimulante, mais ne devrait-on pas imaginer un champ radiophonique élargi et contagieux. Une pratique qui trouverait toute sa place, au moyen de l’oralité et dans des dispositifs spécifiques ? Pour certain.es, ce rêve est déjà devenu réalité grâce aux médias sociaux et aux outils de streaming. Pour d’autres, la parole s’emballe sur les réseaux où se déverse le tout à l’égo. J’ai proposé un dispositif qui hybride le studio de radio avec le sound-system14Le sound system trouve son origine en Jamaïque ou les producteurs de disque testaient leur musique dans la rue au moyend’un système de sonorisation éphémère. La block party et la free party sont autant de prolongement de cette démarche.: L’épistémophone. Chacun.e est invité.e à mettre en résonance son travail audio lors de séances de mixages improvisées. Dans le prolongement de l’improvisation libre et de la musique acousmatique, nous connectons par groupe de 2 à 8 personnes, casques et micros sur une table de mixage. L’attention très spécifique de l’improvisation, cette capacité à saisir dans l’instant des occasions pour intervenir avec le son ou au contraire s’effacer, est une autre manière de s’écouter et de dialoguer. Nos pièces sonores se mélangent les unes aux autres. Des ouvertures sémantiques se produisent quand la parole d’un·e camarade s’infiltre dans le discours d’un·e autre. Une sensibilité nouvelle qui ne prend plus seulement en compte l’énonciation de significations, mais également les qualités sonores et musicales d’une voix, la rythmicité d’une scansion. Nos pièces se déconstruisent et se reconstruisent dans la polyphonie du mixage et du remixage. Elles restent ouvertes et vivantes et prolongent ce flux narratif primordial en l’hybridant dans le rhizome sonore15La pratique du remixage augure une prolifération infinie proche du concept de rhizome. Celui-ci répond aux principes de
connexion et d’hétérogénéité. Il permet de connecter des « chaînons sémiotiques différents ». Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux, Les Éditions de minuit, Paris, 1980, p.13. dont nous avons amorcé l’exploration.
Épistémophonie et épistémophone sont des mots valises. Ils ont davantage une résonance poétique qu’une vocation strictement conceptuelle, en ouvrant un espace de confluence où la recherche théorique croise la création sonore, au détours d’expérimentations ludiques parfois jubilatoires. L’épistémophonie souligne l’importance de la relation au sonore dans la construction de connaissances. Une démarche qui nous invite à porter autant d’attention à l’écoute, qu’à la libre circulation des documents sonores et des prises de parole.
Musicien et plasticien ; enseignant à l’ESAL et chercheur, Yvain von Stebut interroge au moyen de la chanson, de la vidéo et de la création radiophonique les relations ambivalentes entre l’artistique, le social et la politique. Il mène un travail d’écoute et de co-création avec les habitant.es de différents territoires.
