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Introduction

À la suite de la journée d’étude « Enseignements artistiques et pédagogies alternatives » en mars 2022, organisée dans le cadre de l’exposition L’art d’apprendre. Une école des créateurs (Centre Pompidou Metz), nous lançons ce nouveau numéro de En Marges !. Les contributions abordent les questions de pédagogie dans les écoles d’art et les universités, les apprentissages liés à l’existence, et explore comment l’apprentissage peut devenir une forme de création.

Depuis la génération d’artistes-enseignant·es des années 1970 et nourri·es des lectures et expérimentations issues des pédagogies alternatives et autogestionnaires (Célestin Freinet, Fernand Oury, Jean Legal), des écoles libertaires (Paul Robin, John Dewey), la pédagogie critique (Paulo Freire) ou encore la psychothérapie institutionnelle (Jean Oury, Fernand Deligny), les notions de liberté, d’auto-gestion, de participation et de déconditionnement sont au cœur des interrogations de l’enseignement artistique. Les pédagogies féministes, avec des figures comme Miriam Schapiro et Judy Chicago, Terry Wolverton, bell hooks, Nathalie Magnan, Dóra Maurer ont ajouté une réflexion sur les corps, les émotions et les récits personnels, en tenant compte des rapports de pouvoir et des vulnérabilités qu’ils engendrent. L’apprentissage de l’art, qui combine pratique et théorie, intègre aussi des approches comme la recherche-création, la co-création, la performance ou les expériences socialement engagées. Se mêlent alors sur le terrain recherche, création et enseignement, transmission et pratique ; il s’agira d’analyser les particularités, les stratégies et les modalités d’existence pragmatiques de ces entrelacements. Depuis notre rencontre à l’Université de Lorraine en 2017, nous avons régulièrement échangé sur nos manières d’enseigner, les possibilités d’engager collectivement et collaborativement les étudiant·es dans un faire et réfléchir ensemble, tout en nous interrogeant sur nos postures de chercheures, entre enjeux scientifiques, artistiques, pédagogiques et militants. Notre travail conjoint à l’élaboration de formes alternatives d’enseignement et de création s’est prolongé dans l’échange avec d’autres spécialistes et praticien·nes, révélant les multiples formes et l’ancrage sociétal de ces approches.  Ainsi dans ce numéro nous avons souhaité donner la parole à celleux qui, en corrélation avec leurs pratiques artistiques, sont acteur·rices de formes d’enseignements alternatives.

Les pédagogies alternatives, qui visent une transformation sociale, sont aujourd’hui enrichies par des perspectives queer, antivalidistes, antisexistes et antiracistes. Ces idées influencent non seulement les débats publics, mais aussi le travail concret dans les écoles et universités. Comment repenser ensemble la manière de construire et transmettre un savoir artistique ? Comment abolir les hiérarchies entre les savoirs, décloisonner les disciplines, et créer des espaces libres, inclusifs et participatifs ? Ces réflexions nous amènent aussi à interroger les rôles des enseignant·es et étudiant·es, leur relation avec l’institution, et les tensions qui existent dans nos structures pédagogiques.

Notre approche s’inscrit dans une dynamique déjà explorée par plusieurs programmes et projets, comme Motifs Incertains par Microsillons, La surface démange à la Villa Arson, ou encore Teaching To Transgress Toolbox à l’ERG Bruxelles, HDK/Valand à Göteborg et ISBA à Besançon, Wicked Arts Assignments à l’Académie des arts d’Amsterdam, la nomade School of Disobedience, etc. Des recherches comme celles de Marie Preston (Inventer l’école, penser la co- création, 2021), Jehanne Dautrey (La recherche en arts, 2010) ou encore Gregory Sholette (Art as Social Action, 2018), Marijke Appelman (A Pedagogy-in-Process, The artist teacher in the feminist classroom, 2012) ont également apporté de nouvelles perspectives. Enfin, les initiatives étudiantes, telles que le Collectif Après la pluie (École des Arts Décoratifs de Paris) ou Cyber-Sistas (ENSBA Lyon), et PAB Partage artistique bienveillant (Université de Lorraine) jouent aussi un rôle important dans ces réflexions.

Cette publication collective a pour but de discuter des contributions des pédagogies alternatives et critiques dans l’enseignement artistique, aussi bien en école d’art qu’à l’université. On y explore leurs bases théoriques, leurs contextes d’application, et on présente des dispositifs pédagogiques originaux, en donnant la parole à ceux et celles qui les vivent au quotidien : enseignant·es, étudiant·es et artistes-intervenant·es.

Plusieurs articles du numéro reviennent sur des expériences de pédagogies innovantes aux États-Unis, en France et en Russie. Par exemple, Capucine Sammani, dans “Faire filiation : enseigner et créer en féministe”, traite de l’effacement institutionnel des enseignements féministes à travers le cas de Judy Chicago. Coline Madelaine analyse l’enseignement de Patrice Doat à l’école d’architecture de Grenoble, et Polina Dubchinskaia nous plonge dans “La construction d’une utopie artistique” à l’École de l’Art Engagé à Saint-Pétersbourg, portée par le collectif Chto delat.

D’autres artistes et pédagogues partagent aussi leurs réflexions et projets. Thierry Chancogne, Jérôme Dupeyrat et Marie Preston échangent sur les liens entre pratique artistique, recherche et co-création dans “Avec. Contre. Pour. À l’intérieur. À l’extérieur”. Le collectif Microsillons explore l’idée d’une “écopédagogie dans une école d’art”, tandis que Raphaël Julliard et Maxime Thieffine s’intéressent au dialogue entre l’artiste et son œuvre à travers l’exercice de l’entretien individuel dans “Produire la parole, l’entretien individuel en école d’art”.

Deux textes explorent les liens entre recherche, création, art et pédagogie. Dans “Reconnaître l’expérience autistique à l’université : pour une praxis dialogique et transformatrice”, Charlotte Dewarumez-Minot présente le projet « Je suis autiste et… ». Ce projet de design participatif par la pratique graphique met en avant les défis de l’inclusion pédagogique. De son côté, Yvain von Stebut revient sur des expérimentations pédagogiques en école d’art, mêlant théorie et pratique radiophonique, dans “Pour une épistémophonie”.

Sarah Coulaud propose quant à elle un compte rendu de l’ouvrage Bien agiter avant emploi, qui offre un aperçu des perspectives éducatives et artistiques récentes en Amérique Latine.

Pour ce dossier, nous avons choisi de collaborer avec la revue En Marges ! afin de rendre ces approches scientifiques et pédagogiques accessibles à un large public, y compris aux non-initié·es. L’objectif est de sensibiliser aux enjeux de la recherche en pédagogie, et notamment en art, car ces questions dépassent les limites d’un domaine spécifique. Elles montrent comment les pratiques de transmission participent à promouvoir la diversité culturelle et intellectuelle, tout en contribuant à une société plus équitable et réflexive.

Nous espérons que ce dossier sur les pédagogies alternatives en art aidera à diffuser les réflexions et démarches engagées qu’il regroupe, tout en valorisant des pratiques pédagogiques inclusives et innovantes.

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