Introduction
En matière d’écologie, pour que nos actions personnelles et locales puissent avoir un sens, elles doivent être articulées avec un niveau global. L’écopédagogie cherche à favoriser, par l’éducation, une conscience planétaire capable 1Voir : Antunes, A. & Gadotti, M. (2005). Ecopedagogy as the appropriate pedagogy to the Earth charter process. The Earth Charter in action: Toward a sustainable world, 135-137 ; Kahn, R. (2008), “From Education for Sustainable Development to Ecopedagogy: Sustaining Capitalism or Sustaining Life?” Dans : Green Theory & Praxis The Journal of Ecopedagogy: 4(1). June ; Kahn, R. (2010a). Critical pedagogy, ecoliteracy, & planetary crisis: The ecopedagogy movement. New York : Peter Lang ; Kahn, R. (2010b). “Ecopedagogy: An Introduction”. Dans : Counterpoints, Vol. 359, pp. 1-33. de remettre en cause un mode de vie occidental basé sur l’exploitation des êtres humains et non-humains, l’extractivisme et le mythe de la croissance perpétuelle.
Si l’écopédagogie peut être un horizon pour toute approche éducative, elle semble résonner de manière particulière avec les études d’art. En effet, comme nous le verrons, plusieurs intellectuel·le·x·s ont montré l’importance de prendre en compte la dimension sensible pour enclencher un engagement réel dans une lutte pour l’écologie.
Nous travaillons en tant que microsillons2Voir : www.microsillons.org ↩︎, un collectif qui développe des projets artistiques dans lesquels des objets culturels de différents types (expositions, journaux, affiches, site internet…) ont co-créés avec des groupes de non-spécialistes de l’art.
Nous avons été engagé·e·s en 2015 par la Haute école d’art et de design de Genève (ci-après HEAD – Genève3HEAD – Genève (2023). “Qui sommes-nous ?” https://www.hesge.ch/head/lecole/qui-sommes-nous ↩︎) – une école qui forme aux arts visuels et au design (par exemple en graphisme, en architecture d’intérieure ou en mode).
Au sein de cette institution, nous sommes en charge du master TRANS– Pratiques artistiques socialement engagées. Cette formation permet aux étudiant·e·x·s de développer des pratiques artistiques qui recherchent des formes de transformation sociale à travers des modes de production collaboratifs.
Dans le cadre de ce master, nous avons expérimenté différentes formes d’échanges pour mettre en œuvre une telle écopédagogie.
Le master TRANS– Pratiques artistiques socialement engagées
Le master TRANS– Pratiques artistiques socialement engagées s’appuie sur des projets collectifs au sein desquels des processus de co-création (entre artistes et personnes ne se définissant pas comme artistes) sont mis en place pour chercher de potentielles transformations sociales par le biais de l’art. Ces projets sont conçus et réalisés par les étudiante·e·x·s en dialogue avec des personnes de la société civile4Usager·ère·x·s et usagers d’associations diverses, élèves, patient·e·x·s de structures médicales, habitant·e·x·s de quartiers périphériques à Genève…. Ils s’inscrivent sur le long terme – c’est-à-dire au minimum sur les deux années du parcours d’étudiant·e·x en master. Les étudiant·e·x·s ont la responsabilité d’inventer leur propre manière de collaborer, d’impliquer d’autres personnes et de développer leurs projets. Nous défendons cet apprentissage collectif, où l’autogestion joue un rôle important.
L’écopédagogie
Depuis la création de microsillons en 2005, les écrits du pédagogue critique brésilien Paulo Freire ont joué un rôle clé pour nous car ils nous ont aidé à soutenir théoriquement nos positions d’artistes socialement engagé·e·s et utilisant la pédagogie comme un outil transformatif. Nous menons depuis plusieurs années une recherche-action5Soit une recherche qui mélange dimension théorique et pratique, en cherchant notamment à mettre en place des actions de terrain qui ont une visée transformatrice. autour de ce pédagogue6Voir le site web qui retrace les différentes formes que la recherche a prises : www.reengagingfreire.ch ↩︎ et le master TRANS– cherche à s’appuyer sur des outils freiriens réinventés pour aujourd’hui. Il s’agit notamment de défendre une pédagogie du dialogue, dans laquelle les contenus ne sont pas toujours préexistants même peuvent être co-construits à partir des interrogations et intérêts des étudiant·e·x·s ou de mener des projets ancrés dans la Cité après avoir fait émerger des enjeux locaux – avec différentes acteurices de la société civile, des association, des instistutions – par des enquêtes de terrain.
Née dans les années 19907Voir : Pereira, I.(2018). “L’éco-pédagogie: une conscience planétaire”. Dans : Le Courrier, 3 août. https://lecourrier.ch/2018/08/03/leco-pedagogie-une-conscience-planetaire/ (Pereira, 2018), l’écopédagogie est basée sur la conviction que l’éducation, si elle ne peut à elle seule changer le monde, est un outil nécessaire dont on ne peut pas se passer pour le faire. Basée en partie sur le travail de Freire, elle cherche à remettre en cause, comme lʼont toujours fait les pédagogies critiques, la compétition individuelle, les rapports dʼoppression et les inégalités, tout en sʼattaquant au mythe de la croissance perpétuelle, à la globalisation néolibérale, à la surproduction et à l’extractivisme.
L’écopédagogie entend placer la relation humain/environnement au cœur de l’expérience d’apprentissage et sortir d’une vision qui soit strictement centrée sur l’être humain pour favoriser des changements durables de nos modes vies.
Pour cela, Kahn (2008, 2010a, 2010b), l’un des précurseurs de l’écopédagogie, montre qu’“il ne suffit pas de s’appuyer uniquement sur des processus cognitifs abstraits, où seule l’analyse des mots et des textes est privilégiée dans la construction du savoir” car un
[…] tel processus éducatif d’éloignement a pour effet d’aliéner et d’isoler les élèves du monde naturel qui les entoure […] [renforçant] une lecture anthropocentrique du monde, qui nie et néglige la sagesse et la connaissance en dehors des formulations occidentales.
Comme l’explique Antonia Darder8Darder, A. (2010) “Preface”. Dans : Kahn, R., Critical Pedagogy, Ecoliteracy, & Planetary Crisis. The Ecopedagogy Movement. New York: Peter Lang. Pp. ix-xvii. , spécialiste des pédagogies critiques, il s’agit pour Kahn de défendre une écopédagogie qui “entretien[ne] la vie et la créativité”. Nous reviendrons sur cette dimension “créative” en abordant le rôle privilégié que l’art peut jouer dans cette approche.
Pour dépasser ces modes de pensée basés sur la domination et l’exploitation, et chercher d’autres manières de faire, il est également important de souligner que les outils de l’écoféminisme (Emilie Hache9Hache, E. (2016). “Pour les écoféministes, destruction de la nature et oppression des femmes sont liées”. Dans : Reporterre. Le quotidien de l’écologie. 18 octobre. https://reporterre.net/Emilie- montrant par exemple que “destruction de la nature et oppression des femmes sont liées”) sont essentiels.
Expérimentation d’une écopédagogie au master TRANS–
L’écopédagogie ne consiste pas strictement à enseigner les questions environnementales, mais plutôt à intégrer une approche écologique globale dans l’ensemble de l’éducation à tous les niveaux. Nous cherchons aujourd’hui, par plusieurs moyens, à la fois à pratiquer une forme d’écopédagogie au sein du master TRANS– et à traiter de l’écopédagogie en tant que sujet de recherche.
Tout d’abord, nous cherchons à nous construire, avec les étudiant·e·x·s, une base commune sur l’écopédagogie en lisant des textes comme Les trois écologies de Félix Guattari10Guattari, F. (1989). Les trois écologies. Paris : Galilée. (qui montre que l’écologie ne se limite pas à des questions environnementales mais comporte également des dimensions sociales et mentales).
Les projets collectifs, ensuite, sont un espace pour expérimenter une telle écopédagogie. A titre d’exemple, entre 2021 et 2023, l’un de ces projets a été mené en partenariat avec Veduta (le programme d’art socialement engagé de la Biennale de Lyon) pour se concentrer sur la question du dérèglement climatique. Il a donné lieu à de nombreuses actions concrètes : participation à des marches pour le climat, interventions artistiques et activistes dans l’espace public, projets collaboratifs avec des jeunes lyonnais pour produire des slogans poétiques sur notre rapport à la planète, performance artistique incluant un voyage Genève-Lyon en vélo11Voir les articles rédigés par le groupe dans : microsillons (Desvoignes, Olivier & Guarino-Huet, Marianne) (dir.) (2022). Penser avec. Expériences en commun 2021-22, Master TRANS– Pratiques artistiques socialement engagées. Genève : HEAD – Genève ; microsillons (Desvoignes, Olivier & Guarino-Huet, Marianne) (dir.) (2023). Une question d’échelle. Expériences en commun 2022-23, Master TRANS– Pratiques artistiques socialement engagées. Genève : HEAD – Genève. .
Nous avons également mené, entre 2021-22, un cycle de conférences online (afin de permettre d’avoir une grande diversité d’intervenant·e·x·s tout en limitant le bilan carbone de l’opération) intitulé “Écopédagogie, une série de discussions”. Nous avons invité pour ce format des artistes ou travailleur·euse·x·s culturelles engagé·e·x·s à la fois dans des réflexions sur l’écologie et l’enseignement. Nous leur avons demandé ce que leur évoquait le terme “d’écopédagogie” et comment celui-ci pouvait résonner avec leur travail. Ont participé : Jorgge Menna Barreto, Marie-Anne Lanavère, Maria Lucia Cruz Correia, Berit Fischer, David Cross, Jeanne van Heeswijk, Marsha Bradfield et Marc Herbst. Après leurs interventions, les participant·e·x·s ont rédigé des textes que nous avons publiés dans la revue Issue – Journal of Art & Design12microsillons (Desvoignes, Olivier & Guarino-Huet, Marianne) (dir.), (2023b). ‘Écopédagogies’, numéro de la revue ISSUE, Journal of art & design (20), HEAD – Genève. https://issue-journal.ch/focus-summaries/issue-20- ecopedagogies-2/.
Au printemps 2022, un format novateur de voyage d’étude local a été expérimenté, cherchant des alternatives au traditionnel voyage en avion dans une capitale européenne (c’est notamment le développement de l’aviation low cost qui a favorisé l’expansion de ce format dans les écoles d’art). Nous nous sommes ainsi retrouvé·e·x·s pour une “retraite” de trois jours dans un chalet à Saint-Cergue (à 45 minutes en train de Genève). L’entièreté du programme (et de l’organisation des repas végétariens) a été discutée en amont lors de plusieurs assemblées. Tou·te·x·s ensemble ou en petits groupes, nous avons dessiné, joué à des jeux de société, fait de la gymnastique, cuisiné, dansé, marché, fait de la méditation, cherchant toujours à développer un lien fort avec l’environnement immédiat et à prendre soin du collectif.
Finalement, en 2023, nous avons initié une recherche-action intitulée Faire éco, recherche qui se déploie autour de la co-création – entre artistes intervenant·e·s et élèves – de trois projets artistiques au sein de l’école publique genevoise et vaudoise, appliquant les outils et valeurs de l’écopédagogie.
Ce projet place en son centre la question de l’agir collectif face à la crise climatique, en utilisant les moyens de l’art pour faciliter cette action. Les trois interventions artistiques seront menées par trois diplômé·e·s du master TRANS– (Grace Denis, Aurélien Fontanet et Lavinia Johnson), inscrivant la démarche pédagogique du master dans un temps plus long que celui du cursus lui-même.
Faire éco s’appuie sur l’idée que, si en 2019 le Conseil d’État Genevois a déclaré l’urgence climatique13En s’appuyant sur le rapport du GIEC : GIEC (groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) (2019). Réchauffement planétaire de 1,5 °C. www.ipcc.ch. , l’intégration des questions écologiques dans l’enseignement obligatoire reste, aux dires du collectif des Enseignant-e-s pour le climat14Zuber, A. (2022). Un fossé entre discours et actes. Genève: SSP. https://geneve.ssp- vpod.ch/news/2022/un-fosse-entre-discours-et-actes/ et renforcé les objectifs climatiques cantonaux et que si les dangers du dérèglement climatique sont à présent inclus dans le Plan d’étude romand15CIIP (2010, 2016). PER (Plan d’Etudes Romand). https://www.plandetudes.ch/, l’intégration des questions écologiques dans l’enseignement obligatoire reste, aux dires du collectif des Enseignant-e-s pour le climat16 par exemple, trop superficielle et n’est pas à la hauteur des enjeux. D’après le collectif, le message relayé des “petits gestes qui comptent”, peut mener à des formes de culpabilisation individuelle qui démobilisent plutôt que de mener à l’action.
Pour sortir de cette impasse et favoriser un tournant écologique global, profond et durable, nous formulons l’hypothèse que les pratiques artistiques de co-création, en s’inscrivant dans le mouvement de l’écopédagogie peuvent jouer un rôle clé.
Amener des artistes à développer de tels projets écopédagogiques au sein des écoles publiques est, premièrement, un moyen d’aborder l’urgence climatique avec une pensée complexe et transdisciplinaire. Ensuite, de telles propositions artistiques permettent de sortir d’une approche strictement “rationnelle” pour travailler avec le registre des émotions et faire ainsi ressentir la nécessité d’une action au niveau structurel et politique, au-delà des gestes individuels. L’importance d’un travail sur les émotions, pour passer du constat “rationnel” à l’action est en effet relevée par nombre d’intellectuel·le·x·s17Voir par exemple Haraway, D. (2019). Habiter le trouble, Bellevaux : Dehors ; Latour, B.(2018). “Avec le réchauffement, le sol se dérobe sous nos pieds à tous”. Dans : Libération. https://www.liberation.fr/debats/2018/03/16/bruno-latour-avec-le-rechauffement-le-sol-se-derobe- sous-nos-pieds-a-tous_1636709/ ; Foer, J. S. (2019). We Are the Weather: Saving the Planet Begins at Breakfast. London: Hamish Hamilton – Penguin Books..
Les interventions en classe des trois artistes sont en cours. En automne 2024, une exposition à LiveInYourHead18L’espace d’exposition de la HEAD – Genève. présentera des co-créations réalisées avec les élèves et différents éléments liés à la recherche. Plusieurs événements publics y seront organisés pour impliquer d’autres enseignant·e·x·s et élèves dans une réflexion autour des pratiques écopédagogiques et de leurs enjeux.
Conclusion
Notre expérimentation multiforme de l’écopédagogie au sein du master TRANS– nous fait penser que le développement d’une telle pratique peut permettre d’adresser de nombreuses urgences environnementales, socio-politiques et mentales tout en apprenant à prendre prenant soin des institutions (en particulier ici l’école) et des relations entre les personnes qui la composent. Une telle approche doit nous permettre de sortir d’une logique extractiviste du savoir où l’étudiant·e·x serait consommateur·ice·x et l’enseignant·e·x fournisseur·euse·x de savoirs et de développer une approche de la pédagogie où comme le disait Paulo Freire « personne n’éduque autrui, personne ne s’éduque seul » mais on s’éduque « ensemble, par l’intermédiaire du monde ».
Le collectif microsillons, créé en 2005 à Genève par Marianne Guarino-Huet et Olivier Desvoignes, développe des projets artistiques collaboratifs engagés dans une réflexion sociale et citoyenne, à partir de stratégies empruntées aux pédagogies critiques et féministes. Le collectif a collaboré avec de nombreuses institutions culturelles. Depuis 2015, microsillons est responsable du master TRANS– Pratiques artistiques socialement engagées, à la HEAD – Genève.
microsillons a participé à plusieurs projets de recherche soutenus par le Fonds national suisse de la recherche scientifique, fait partie du réseau international de recherche Another Roadmap School et a notamment publié Motifs incertains. Enseigner et apprendre les pratiques artistiques socialement engagées (Les presses du réel, 2019) ainsi qu’un numéro de la revue Issue. Journal of art & design intitulé “Écopédagogies” (2023). Marianne Guarino-Huet et Olivier Desvoignes, ont obtenu des doctorats du Chelsea College of Arts (UAL).
