Manifeste pour ne pas choisir
On m’a souvent fait comprendre que j’étais à une intersection de ma vie, de mes positions. Que ça allait « changer en vieillissant », que « je me rendrais compte », que « je ferais un choix ». J’ai aujourd’hui 39 ans et je revendique le droit de ne pas choisir de direction et de rester à mon intersection. Je revendique le droit d’y faire ma vie, à ce croisement, d’y mettre ma maison. Je revendique le droit d’habiter cette position.
Je suis métisse. Et de plusieurs origines religieuses.
Plus que ça encore, je suis -comme disait ma grand-mère – citoyenne du monde. Entendez par là que presque personne dans ma famille n’est né dans le même pays. Un père et une grand-mère égyptienne, une arrière grand-mère russe et une autre écossaise, un grand père algérien berbère et un arrière grand-père indien… Je suis polymétissée. J’ai été élevée avec du couscous au chipolatas , Noël et Hanoukka. Je suis tellement métissée que les gens sont bien en peine de définir d’où je viens et que j’en perturbe plus d’un. Ils essaient de me mettre dans des cases, il n’y arrivent pas. Parfois ça les rend agressifs.
On m’a plusieurs fois arrêtée dans le métro parisien, quand j’habitais ce coin là : « toi, tu es égyptienne ! Mais pas complètement, on t’a mélangée non ? ». On m’a plusieurs fois dit « ah bon ? Tu n’es pas espagnole ? Tu as vraiment une tête d’espagnole ! ». Quand on sait que l’Espagne est un gros carrefour de métissage entre l’Europe et le Maghreb, ça ne m’étonne pas non plus.
J’ai le privilège d’avoir un passing blanc : j’ai attrapé une multitude de tâches de rousseur du côté écossais et la peau claire des algériens de Constantine. Je pense que ça m’a souvent aidé dans ma vie. Au gré des jugements de mes interlocuteurs, de leurs origines et de leur histoire personnelle, je passe de « blanche » à « trop typée pour… ben si, on le voit bien avec ces yeux en amande et ce nez… ».
Je me rappelle de ce poste de cuisinière où on m’a dévisagée, nommée par tous les prénoms maghrébins féminins sauf le mien et mis à la plonge de force pour laisser la place à un homme blanc arrivé après moi. J’ai encore la haine. Je suis partie en claquant la porte mais j’aurai voulu tout brûler. J’ai passé des nuits à échafauder des plans machiavéliques pour me venger, je ne les jamais mis à exécution.
Alors aujourd’hui je le dis : je ne suis ni trop blanche ni pas assez. Mon prénom est à la fois arabe et russe et je refuse que vous me rangiez dans la catégorie qui vous plaît en fonction de vos origines, ou de votre haine. Je refuse qu’on me dise que je suis une juive bâtarde car mon arrière-grand mère était protestante, je refuse qu’on me regarde avec des grands yeux quand je dis que je ne suis ni séfarade ni ashkénaze. Je refuse d’entendre que je fais honte à ne pas croire en dieu parce que je devrais honorer le fait de porter le nom le plus juif du monde, celui des rabbins.
Quand je dis que je suis juive arabe, je suis fatiguée qu’on me dise que ça n’existe pas (mon propre père me dit que ça n’existe pas !).
Je veux habiter cette place de citoyenne du monde qui m’a été transmise : polymétissée, athée, juive, arabe, bouddhiste.
Je suis Queer. Je suis pansexuelle et polyamoureuse. Je n’aime pas un genre, j’aime tous les genres. Je n’aime pas une personne, j’en aime plusieurs. J’aime les gens pour ce qu’ils sont. Je suis fatiguée d’entendre qu’un jour je choisirai. Je suis fatiguée de ne présenter que des hommes cis à ma mère parce que je sais qu’elle est homophobe et transphobe. Je suis fatiguée que mon père, pan aussi se cache et continue de dire que son compagnon est « son ami ». Je suis fatiguée de la biphobie, des « c’est une passade », des « il y a bien un genre que tu préfères non ? ».
Je suis une femme mais pas complètement. Je ne me considère pas dans la binarité de genre. J’accepte d’être une femme par facilité, mais je me retrouve dans une fluidité de genre. Il m’est arrivée de renier mon genre parce que j’étais énervée qu’on me trouve des qualificatifs d’office à cause de mon apparence féminine : douce, mignonne, sage… Sage moi ? Vous ne me connaissez pas. J’ai un passing sage comme j’ai un passing blanc : au fond vous ne voyiez pas la colère et la rébellion qui grondent en moi, cachées sous cette apparence de femme discrète, si mignonne avec ses bouclettes brunes et ses taches de rousseur… C’est un privilège d’avoir un passing sage en plus du passing blanc : je me fais rarement contrôler par les flics. Ben non, ya aucune chance que cette petite dame si mignonne soit l’autrice des TAGs féministes et des mini clito qui commencent à orner certaines villes…
Je revendique le droit de ne pas choisir UNE personne, UNE sexualité, UN genre. Je revendique le droit de n’être ni sage ni calme. Je revendique le fait d’utiliser mes passing de privilégiée pour mieux lutter et défendre les causes qui me sont chères.
Je suis militante. On m’a souvent reprochée d’être trop extrême dans mon féminisme, trop radicale. On m’a aussi reproché d’être trop calme et pas « assez énervée » pour une militante. Selon l’endroit d’où on me regarde je suis à la fois trop et pas assez. Je revendique le droit d’être énervée de façon calme, le droit de sourire en disant des choses dures. Je revendique d’avoir parfois envie de faire de la pédagogie et parfois de tout péter. Je revendique le droit de tendre la main et de pardonner à ceux qui ont fait des erreurs, même si cela n’est pas assez militant pour vous. Je revendique aussi le droit de rejeter certaines personnes pour m’en protéger. Mes choix n’ont pas à être jugés sous le tribunal du militantisme. Mes choix m’appartiennent. Le seul militantisme, le seul vrai combat est celui de laisser des choix éclairés, d’apporter de l’information simple et argumentée pour que les gens puissent choisir en connaissance de cause.
Je ne suis ni blanche ni racisée. Je ne suis ni hétéro ni homo. Je ne suis ni juive, ni bouddhiste, ni protestante. Je ne suis ni femme ni agenre. Je ne suis ni militante, ni attentiste. Je ne suis ni mince, ni grosse. Je ne suis ni soignante, ni biologiste, ni cuisinière. Je ne suis ni calme, ni en colère. Parce que je ne choisirai pas, je suis TOUT en même temps.
Alors quoi ? Je serai à une place qui n’existe pas ? Je suis un feu tricolore, un rond-point, je suis un panneau multidirectionnel. Je suis à cet endroit là et j’y plante ma tente. Et un jour j’aurai la force d’y construire une maison, solide comme le roc. Alors je vous le dit tranquillement : je m’y pose, là. Et personne ne me délogera. On me demande de choisir ? Je choisis de rester là. Je vais faire une ZAD de cette intersection, et je vais la défendre.
Nadia est une meuf féministe, touche à tout et surtout à ce qui se joue, se raconte, se cuisine. Nomade, sensible, anarchiste, aime la vie à plusieurs et les trucs qui se partagent.
