« D’accord. Je commence par laquelle ? »
Les cinq petites fioles de verre formaient une parfaite ligne droite sur la table. Pas une qui dépassât du rang. Arthur s’était manifestement donné du mal pour obtenir un aussi bel alignement. La crainte d’influencer son époux, sans doute.
« Oh, celle que tu veux, ça n’a pas d’importance. »
Il feignait la nonchalance, mais Jules voyait bien qu’il était nerveux. Il fit mine d’hésiter, sa main s’arrêtant au-dessus d’une fiole puis d’une autre, et finit par choisir celle du milieu. Il connaissait assez Arthur pour savoir que c’était celle qu’il voulait qu’il sente en premier. Probablement l’essai le moins réussi, donc.
Il trempa une bande de papier dans le liquide clair et le porta à son nez, mais suspendit soudain son geste.
« Ce n’est pas toxique, hein ? Je ne vais pas tomber dans les vapes si je renifle ce truc-là ?
– Mais non, s’agaça l’autre, j’ai parfaitement suivi les instructions du synthétiseur d’odeurs, tu ne crains rien. »
Rassuré, Jules se décida et prit une longue inspiration. Puis une deuxième. Avant de jeter un regard perplexe à son mari. Le parfum était agréable, un peu sucré, un peu épicé, mais Arthur n’avait pas passé ces dernières semaines à simplement créer un parfum agréable, il le savait. L’odeur synthétisée devait avoir quelque chose de spécial. Arthur lui rendit son regard et secoua la tête, confirmant que l’effet escompté n’était pas atteint.
La deuxième, la troisième et la quatrième fioles subirent le même examen olfactif et furent écartées de la même façon. Il n’en restait plus qu’une devant Jules, et Arthur se rongeait l’ongle du pouce, toute tentative pour se donner l’air détaché abandonnée depuis longtemps.
Jules renifla plusieurs fois pour faire entrer de l’air frais dans ses narines, puis porta la dernière bandelette à son nez et inspira. Cette fois, l’odeur s’imposa comme une évidence. Chaude, boisée, légèrement vanillée. L’odeur des desserts de son enfance, parfaitement reconnaissable même après tout ce temps.
Il regarda Arthur avec les yeux ronds de celui qui n’ose pas croire à la nouvelle qu’il vient d’apprendre, pour la plus grande joie de son mari.
« De la cannelle ? Tu as synthétisé l’odeur de la cannelle ? Mais tu es fou. Incroyablement talentueux, mais néanmoins fou. Tu sais bien que les fragrances disparues sont toutes sous licence ! »
Le rire incrédule dans sa voix démentait cette tentative de reproche. Son mari leva les yeux au ciel, l’embrassa et posa son front contre le sien.
« Personne n’en saura rien, idiot, je ne l’ai créée que pour toi. Et puis qui viendrait encore nous emmerder, à nos âges ? Ça te plait ?
– Ai-je vraiment besoin de répondre ?
– J’aimerais assez l’entendre, oui.
– C’est merveilleux. Tiens, j’en pleure, c’est malin. Satisfait ?
– Totalement. Joyeux anniversaire, mon amour. »
Marion a 39 ans, un bébé qui n’aime pas dormir et un travail salarié qui nuit beaucoup à sa cohérence politique. Mais, si elle écrit rarement, c’est surtout parce que son surmoi est plus difficile qu’un enfant de 5 ans devant une assiette de brocolis.

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