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Photographe féministe. Entretien avec Juliette Lancel

Eh bien je m’appelle Juliette Lancel et tiens à dire que cet entretien est un abus éhonté de biens sociaux puisque je suis la fondatrice d’En Marges ! Pour ma défense, je ne suis pas que cela. Je pratique aussi la photographie et la recherche en histoire et en études de genre.

Il s’agit d’un héritage familial : mon arrière-grand-père était inventeur d’appareils photo et a transmis le virus à ma grand-mère, qui m’a elle-même contaminée en m’offrant mon premier appareil. J’ai commencé à me tourner vers une pratique artistique à 17 ans, envisagé un temps après ma prépa de tenter les Gobelins et puis je suis restée sur des études d’histoire, mon autre passion. 

Aujourd’hui, tout s’est inversé, puisque je fais de la photo pour payer mon loyer et de la recherche pour le plaisir. 

Peut-être les photos de famille collées dans des albums, ou bien les boîtes de diapositives qui s’empilent chez ma grand-mère du sol au plafond. Des choses très tangibles, en fait.

Aujourd’hui, comme la plupart des gens, mon rapport à la photo s’est dématérialisé. Je passe mon temps à dire à mes client·es que c’est triste de laisser dormir des photos dans un disque dur, qu’il faut en faire des tirages, en afficher chez soi, mais ce sont des conseils que je n’applique pas toujours moi-même. Cela dit, on sait depuis belle lurette qu’une parole, un acte, une œuvre n’a pas à être matérialisée pour avoir des effets dans le réel. La photographie s’est immensément démocratisée – tout le monde a un appareil photo au fond de sa poche – et c’est un outil politique très puissant pour dire son quotidien, son intime, son politique.

Je suis très influencée par des photographes comme la préraphaélite Julia Margaret Cameron, Desirée Dolron et ses jeux de lumière hallucinés, le portraitiste Richard Avedon ou encore Diane Arbus et son travail sur les marges. La sensualité gothique des œuvres d’Irina Ionesco m’a aussi accompagnée, même si je condamne bien sûr absolument tous les abus qu’elle a commis vis-à-vis de sa fille. Jan Saudek a été le premier à me faire découvrir des nus qui n’étaient pas forcément minces.

Mais les photographes sont très loin d’être les seul·es artistes à influencer mon travail. Des peintres (Chagall, Van Gogh, Delacroix, Modigliani, les romantiques…), des poète·sses (trop pour les citer), ainsi que tou·tes les anonymes ayant contribué aux contes et aux légendes qui ont forgé mon imaginaire

Si j’y réfléchis un peu, je crois que trois grands thèmes traversent mon travail : le féminin, l’eau et la transgression.

Une des premières séances photos que j’ai réalisées représentait un ami à moi en jupe en vinyle. Ça devait être vers 2007, mais questionner les normes du féminin était déjà quelque chose qui m’intéressait.

Dans les années qui ont suivi, j’ai beaucoup travaillé autour de la sensualité des femmes. Aujourd’hui, un de mes projets au long cours concerne par exemple des séances de shibari pratiquées sans homme cis.

L’élément aquatique, enfin, tient une place obsessionnelle dans mon imaginaire et je l’intègre dès que je peux à ma pratique de la photographie.

Cette question permet une parfaite transition avec la question précédente, puisque un des livres qui m’a beaucoup apporté a été L’eau et les rêves, de Gaston Bachelard.

Mes thématiques de recherche concernent les rêves et le genre, il serait effectivement étrange de ne pas faire de parallèle avec mon approche de la photographie. La réalité, c’est surtout que tous ces champs découlent de mon rapport à l’imaginaire d’une part et au féminisme d’autre part.

Depuis très longtemps, je suis fascinée par les masques. J’en rapporte de tous mes voyages. J’y vois un lien direct avec ma pratique du portrait, mais aussi avec mon envie de brouiller le portrait, de le rendre un peu inaccessible, un peu onirique, un peu inquiétant. 

Un masque, c’est un autre visage que l’on s’appose, pour tout un tas de raisons différentes, et qui permet de ne pas se limiter à son visage naturel. D’une manière générale, le naturel ne m’intéresse pas beaucoup. “Qui oserait assigner à l’art la fonction stérile d’imiter la nature ?”, a écrit Baudelaire dans son Éloge du maquillage. L’artifice, c’est une forme de liberté.

Et puis, à un autre niveau de lecture, et même si cela peut sembler contradictoire de prime abord, j’aime bien aller chercher ce qu’il y a derrière le masque – le masque social qu’on arbore toutes et tous. Aller au-delà des apparences !
Et je m’inclus dedans, puisque qu’est-ce qu’un appareil photo si ce n’est une autre forme de masque ?

Cette question me plonge dans des abimes d’interrogation. Est-ce que, parce que je suis militante, mes photos le sont aussi ? Pas forcément. Par exemple, je pense qu’elles sont féministes, comme je l’explique dans la question suivante, mais pas forcément engagées dans des combats anticapitaliste ou internationaliste que je mène par ailleurs. Ma pratique de la photographie fait partie de moi, mais elle n’est pas tout ce que je suis.

Quant à l’art et l’esthétique, pfiou… vaste débat ! Je ne crois pas du tout que le beau soit nécessaire dans l’art, mais j’y suis attachée dans mes photographie. J’ai beau admirer son travail, je ne me retrouve pas, par exemple, dans la crudité des photos de Nan Goldin. Je crois que si je devais me plonger entièrement dans une recherche esthétique, plus que le beau, c’est le sublime – en tant que concept romantique – qui m’intéresserait. La tempête et la passion !
Ces dernières années, pour être honnête, mon travail est impacté par les conditions matérielles de mon existence. Comment être dans de la recherche formelle tout en essayant de sortir de la précarité ? Est-ce que si je pars dans des expérimentations trop bizarre, on me suivra ? Je n’en sais rien.

Je l’ai dit, devoir vivre de son art, c’est compliqué. Cela implique de se rendre visible en permanence, parce que si tu fais les meilleures glaces du monde mais que personne ne sait qu’elles existent, tu ne pourras pas en vivre.  J’ai fait le choix de mettre en avant mon approche féministe et bodypositive plutôt que de la cacher en me disant que cela risquerait de braquer des gens. Justement, ça me permet de faire venir  à moi des personnes qui se reconnaissent dans mes valeurs et c’est très bien comme ça !

La visibilité, c’est aussi la question du regard. Qui regarde ? qui est regardé·e ? J’ai à cœur de sortir de ce qu’on appelle le male gaze afin de partir en quête d’un feminist gaze, pour reprendre le concept d’Azélie Fayolle. A travers mon regard, j’espère montrer à mes modèles à quel point elles sont tellement plus que les complexes que leur impose la norme patriarcale !

Honnêtement, ça dépend vraiment des situations. Je peux créer des portraits très classiques mais aussi des choses qui ne passent pas du tout auprès de la majorité des gens – j’ai déjà parlé de mon projet de shibari en non-mixité ; faire comprendre l’intérêt du concept et sa dimension féministe demande vraiment beaucoup de pédagogie auprès de pas mal de gens.

Je crois que si mes photos sont en marges, c’est surtout dans ma volonté de mettre en avant des corps invisibilisés par les normes de beauté en vigueur. Je suis d’ailleurs en train de monter un projet de mise en lumière des femmes grosses et de leurs vécus. Cela s’appelle “Glorieuse grosseur” et une exposition est prévue.

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