Histoire d’un devenir-Rose, entre art et identité
« Rose, c’est à vous ». C’était le 16 décembre 2024, dans la salle d’attente d’un centre de santé parisien. Pour la première fois, j’entendais quelqu’un·e prononcer mon nouveau prénom. Entre surprise – pourtant programmée –, inconfort face à la matérialisation orale de cette nouvelle identité, et excitation liée à la nouveauté, ce moment, si anodin en apparence, marquait une étape significative dans une démarche entamée quelques mois plus tôt : celle de devenir Rose à l’état civil.
Au commencement était le rose
En germe depuis plusieurs années, ce projet, à la fois artistique et administratif, prolonge presque vingt ans de vie immergée dans la couleur rose. Vêtements, cheveux, tatouages, logement, accessoires, et même interfaces numériques : tout est rose. Bien plus qu’une préférence esthétique, ma dévotion au rose est totale, une démarche personnelle et artistique qui a imprégné jusqu’à ma carrière professionnelle, puisque j’ai également consacré ma thèse de doctorat à cette couleur1 Rose K. Bideaux, 2023. Rose. Une couleur aux prises avec le genre. Paris, Éditions Amsterdam..
Al ne restait plus grand chose dans ma vie qui n’était pas rose, à l’exception d’une seule : mon prénom. Ce n’est qu’en août 2024 que j’ai franchi le pas, commençant à le changer sur mes réseaux sociaux, sans prévenir qui que ce soit. En septembre 2024, une nouvelle étape était franchie : j’introduisais un prénom d’usage dans les aspects administratifs de mon quotidien, d’abord chez mon fournisseur d’énergie, puis auprès du centre médical où je me fais suivre, et enfin sur un premier contrat d’édition, puis un second. À mesure que les démarches progressent, je rassemble les éléments nécessaires pour faire valider officiellement cette transition prénominale auprès de l’État, et pouvoir faire inscrire ce prénom sur mes documents d’identité d’ici la fin 2025.
Ce changement n’accompagne ni n’implique une modification de la mention de sexe à l’état civil, ce bien que « Rose », un prénom féminin, crée une dissonance avec ma sexuation masculine. Ce choix peut sembler étrange, mais il reflète aussi un rapport personnel au genre : je suis une tapette qui porte du rose, souvent cible d’insultes ou de tentatives de me déstabiliser, comme lorsqu’on m’interpelle par un « Madame » provocateur. Ce choix, loin d’être anodin, interroge ce qu’est un prénom, ce qu’il dit de nous, et la manière dont il peut à la fois nous définir et nous libérer.
Al/Il/El/Ça
Si ce changement de prénom n’a pas pour but de pallier une dysphorie de genre ni de rechercher une euphorie que recherchent les personne trans*, il tisse néanmoins des liens avec le genre. « Rose » est un prénom donné d’ordinaire aux filles – en référence à la fleur éponyme –, mais c’est pour son acception en tant que nom de couleur que je l’adopte : le rose, un terme masculin. Ce prénom devient ainsi épicène, jouant sur une ambiguïté qui ne renvoie pas aux mêmes imaginaires selon le genre qu’on lui attribue.
Cette dualité de genre prénominale fait alors écho aux pronoms que j’affiche et revendique depuis plus de deux ans sur mes différents profils : « al », « il », « el » et « ça ». Si je n’accorde pas vraiment d’importance à la manière dont on se réfère à moi en termes de genre, cette palette de quatre pronoms reflète davantage la manière dont je suis perçu·e, c’est-à-dire avant tout comme un homme : ma sexuation est masculine, mon expression de genre également – bien qu’un peu efféminée –, et je bénéficie, quoi qu’on en dise, des privilèges associés à la catégorie « homme ».
Pour autant, en tant que pédé·e, je ne campe pas de position hégémonique au sein des masculinités, mais bien celle, subordonnée, en raison de trait physiques et comportementaux féminins, considérés comme indésirables chez un homme2 Raewyn Connell, 2014 [1995]. Masculinités. Enjeux sociaux de l’hégémonie. Paris, Amsterdam.. C’est ce à quoi renvoie le pronom « el », en même temps qu’à une manière de se parler entre nous, dans les milieux pédés. Ce féminin réapproprié transforme les insultes en termes d’affection, une manière de subvertir la misogynie et l’homophobie – toutes deux enracinées dans la haine du féminin –, en même temps qu’un moyen de faire communauté3Maxime Lavalle, 2023. « La Langue des gays : se parler au féminin », Friction Magazine, https://friction-magazine.fr/la-langue-des-gays-se-parler-au-feminin..
« Al », quant à lui, est un pronom neutre issu du vieux français, remis au goût du jour par lu linguiste Alpheratz4Alpheratz, 2018. Grammaire du français inclusif. Châteauroux, Vent Solars.. Contrairement à « iel » qui fusionne les pronoms masculin et féminin, « al » s’émancipe phonétiquement de cette dualité binaire. Bien que je ne me définisse pas explicitement comme non-binaire, mon identité pédée se situe de facto sous le parapluie de cet ensemble d’identités queeres. À dire vrai, je n’éprouve pas de véritable appartenance aux catégories de genre – qu’elles soient binaires ou non –, mais je reconnais volontiers mon inclusion – bien que partielle – dans la catégorie dominante. C’est pourquoi je place ce pronom en tête par devoir politique, par solidarité avec celles et ceux pour qui ces catégorisations sont essentielles voire vitales, mais aussi – je l’admets – pour perturber un système qui dénigre et invalide les personnes sortant de l’hétéro- et de la cisnormativité.
Enfin, al y a « ça », ce pronom démonstratif faisant office de pronom, et qui interroge le plus. Au-delà de sa provocation, il fait partie de mon récit biographique : « c’est quoi ça ? », « regarde-moi ça », « on ne veut pas d’ça ici »… Combien de fois ai-je entendu dans la rue ? Ce « ça », c’est moi, et j’ai appris à vivre avec cette réification qui inclut mon homosexualité visible et flamboyante, mais aussi mon apparence dite « excentrique » ou « atypique » : cheveux roses, visage tatoué, tenues parfois exubérantes. Considéré·e comme moins qu’un homme, je ne suis pas perçu·e comme pleinement humain·e non plus, mais davantage comme une chose, un monstre, un freak5Les freaks sont des personnes au corps monstrueux (malformations ou modifications volontaires) qui étaient exhibées dans des freak shows du XIXᵉ au XXᵉ siècle.
Dans « Rose », je retrouve ces multiples facettes : la féminité de la fleur, la masculinité du nom de couleur, l’ambiguïté non-binaire du terme, mais aussi la réification. Car la rose comme le rose ne sont pas des personnes, mais un végétale et un concept, et porter leur nom est une manière de réaffirmer ma conscience de cette réification et de l’habiter pleinement.
Devenir Rose sans oublier Kévin
Changer de prénom n’a rien d’évident, surtout que le prénom « Kévin » ne m’a jamais posé problème, et qu’il demeure toujours dans une initiale accolée à Rose. Bien sûr, ce prénom est loin d’être neutre dans la culture ouest-européenne puisque chargé d’un stigmate social et générationnel : associé aux classes populaires et à une vision fantasmée des États-Unis des années 1990, il est devenu la cible de moqueries, comme en témoigne le fameux sketch d’Élie Semoun sur « Kévina ». En Allemagne, on parle même de « kévinisme », une manière de qualifier ce qui est perçu comme vulgaire ou mal éduqué6Jochen E. Gebauer, Mark R. Leary et Wiebke Neberich, 2012. « Unfortunate first names: Effects of name-based relational devaluation and interpersonal neglect », Social Psychological and Personality Science, 3 (5), p. 590-596.. Malgré tout cela, j’ai toujours été à l’aise avec ce prénom qui renvoie à mes origines populaires, et je l’ai porté sans complexe.
Ce qui rend cette transition identitaire singulière, c’est qu’elle ne prend pas source dans un besoin vital, mais dans un désir. Ce n’est pas une démarche pour réparer une dysphorie ou combler un vide, mais un choix profondément réfléchi et ancré dans ma pratique artistique conceptuelle. Cela change la donne : al ne s’agit pas de fuir un passé ou un prénom que je renie, mais de construire une nouvelle étape dans mon rapport à moi-même et au monde, en cohérence avec ma trajectoire de vie et de création.
En cela, ce changement de prénom ressemble à d’autres transitions que j’ai vécues, qui, elles aussi, ont été motivées par un désir avant de devenir des nécessités. Mon passage au monochromatisme, par exemple, a commencé par une envie de disruption dans le quotidien morne de ma Picardie natale, en portant une chemise rose qui allait « faire parler », car c’est un jeune homme qui la portait. De même, tatouer mes mains et mon visage ne s’est pas fait sans violence, car j’avais conscience du tort que cela pourrait me causer, en particulier dans ma vie professionnelle7Rose K. Bideaux, 2021. « Tenue correcte exigée. Lookisme et emploi, un cas autobiographique », En marges !, 7, p. 11-13, https://enmarges.fr/2021/12/15/tenue-correcte-exigee. Mais l’envie – et non le besoin – était telle que j’ai cédé à mon propre caprice. Aujourd’hui, ces choix initiaux se sont transformés en partie intégrante de qui je suis, et jamais au grand jamais je ne pourrais imaginer ma vie sans rose ou sans tatouage.
C’est dans cette continuité que s’inscrit ma transition vers le prénom Rose, motivée par ce même processus d’exploration, de désir, et d’affirmation. Ce prénom incarne une nouvelle étape de mes multiples transitions identitaires qu’on vit tou·tes, que je provoque comme pour mieux me les approprier, mais aussi nourrir l’espoir de pouvoir les contrôler. Bien que ce changement ne réponde pas à un besoin pressant, il s’imposera sûrement bientôt comme une nécessité, car j’ai appris que ce qui commence comme un désir peut en devenir une. Ces transitions – qu’elles soient chromatiques, corporelles ou nominales – ne sont jamais anodines : elles transforment la manière dont je me perçois et dont le monde me perçoit, tout en affirmant, encore et toujours, ma liberté de me réinventer. Bref : Je m’appelle Rose.
Photographie de Stéphane Burlot
Rose K. Bideaux est artiste-chercheur·e, docteur·e en art et études de genre et enseignant·e dans plusieurs écoles d’art et universités. Spécialisé dans l’étude des couleurs et auteur·e de Rose. Une couleur aux prises avec le genre (Éditions Amsterdam, 2023), ses travaux articulent arts, études visuelles et études de genre autour des représentations du corps et leurs répercussions sociales, culturelles et politiques.

