Habiter la marge : l’illégitimité en héritage

Au moment de mon entrée à l’université, je m’étais, par je-ne-sais quel moyen, persuadée que l’institution valorisait la recherche sur les minoritaires par les minoritaires. J’y arrivais pour travailler, sans encore savoir sous quel angle, sur l’intimité des jeunes Réunionnaises et leur rapport à leur réunionnité. La construction de mon objet d’étude a été une étape plus que fastidieuse, mais n’a cessé d’être motivée par ma propre expérience de la postcolonialité, et de ma compréhension de celle-ci. Si ma curiosité n’était pas assez méthodologique au goût de l’université, elle avait, à mes yeux, le mérite d’être empirique. Au fil de mes lectures et des discussions, les contours de mon travail se sont affinés, m’amenant à travailler à partir d’un constat historique relativement simple : La Réunion était un pays sans peuple autochtone, qui devait son acte de naissance à la colonisation. Pourtant, une problématique résonnait chez de nombreux·ses d’entre nous : comment savoir où l’on va, quand on ne sait pas d’où l’on vient1Cette réflexion trouve écho dans d’autres entretiens puisque plusieurs enquêtées me citent – tantôt en créole, tantôt elles en font directement une traduction en français – les paroles d’une chanson entrée dans le patrimoine culturel local : « Kan ou koné oussa ou sort, ou koné oussa ou sava ». Lindigo, L’Afrikindmada, s.l., 2008.? C’est cette question que m’ont posée, une à une, chacune de mes enquêtées, et c’est cette même question qui venait régulièrement troubler mes réflexions personnelles. En partant d’elle, j’ai fait le choix politique que m’imposait mon éducation féministe : j’ai fait de la marginalité de nos vies, le centre de ma théorie. Ainsi, j’ai envisagé la marge – que représentaient les Réunionnaises face au pouvoir colonial – comme « espace central de production d’un discours contre-hégémonique »2L’expression originale utilisée par bell hooks est « a central location for the production of a counter-hegemonic discourse ». La traduction proposée dans ce texte est celle de Rachele Borghi. Rachele Borghi, Décolonialité & privilège: devenir complice, Villejuif, Éd. Daronnes, 2021.. Tout comme bell hooks, je voyais en la marge un espace plus que précieux depuis lequel réfléchir et résister, et j’en ai fait ma maison. Elle m’a accueillie, reconnue en son sein et agit, de son mieux, comme un bouclier, protégeant ainsi ma naïveté face aux mécanismes du centre. Cette même naïveté m’a, par exemple, amenée à ignorer à quel point, au sein de l’institution universitaire, embrasser la marge comme prisme analytique ne peut être considéré comme anecdotique.

Malgré la chaleur réconfortante d’avoir adopté la marge comme refuge, la recherche a fait naître en moi une petite boule. Une petite boule douloureuse d’illégitimité, tapie au fond du ventre, qui se réveille et qui gargouille fort dès qu’on touche là où ça fait mal. Manque de bol, ma recherche consistait précisément à triturer pile à cet endroit-là. Par-dessus le marché, la petite boule se nourrissait du silence assourdissant qui m’entourait – comme si personne ne s’était jamais, au grand jamais, posé les questions qui me traversaient l’esprit. La plupart du temps, cette illégitimité était si envahissante qu’elle en devenait indicible. Quand, à force de me triturer l’esprit, je parvenais enfin à formuler quelques-uns de mes doutes, mes mots me paraissaient ridicules et insignifiants. Je me figurais mon illégitimité comme un monstre à milles têtes : dès que j’en avais une dans le viseur, deux autres sortaient de l’ombre.

Travailler sur la relation que les jeunes Réunionnaises entretenaient à la race a tourmenté chaque endroit de ma propre relation à la race. Chacune d’entre elles reformulait le sentiment d’illégitimité de la précédente, à commencer par le mien. Comprendre la manière dont nos mots nous étaient dictés par le pouvoir colonial a provoqué une sensation que je décrirais comme un petit pincement au cœur. Alors, comme une continuité de mon illégitimité raciale, je n’ai cessé d’interroger ma légitimité à porter cette recherche. La première fois que j’ai rencontré des mots qui décrivais mon ressenti – c’était ceux de Rai Recee3Rai Reece, « Canadian Black Feminist thought and scholar-activist praxis » dans Theorizing empowerment: Canadian perspectives on Black feminist thought, Toronto, Inanna Publ. and Education, 2007.. Le soupir de soulagement que j’ai poussé à ce moment-là a fissuré le silence. Avec une finesse que je ne peux que lui emprunter, elle décrivait le dilemme de parler de l’Autre, depuis le point de vue de l’Autre et à l’endroit du pouvoir. Alors que mon illégitimité venait d’être exprimée par une autre, je sentais que son poids s’allégeait. Le monstre à milles têtes n’avait pas disparu, mais je savais que je n’étais pas seule. Il perdait de sa toute-puissance. 

En miroir des questionnements de Rai Reece – et, je le sais, tant d’autres, dont les mots ne me sont pas parvenus – je me demandais : comment, en tant que corps postcolonisé, m’était-il possible de ne pas répéter les atrocités du colonial et du postcolonial, alors que j’écrivais à propos d’autres corps postcolonisés ? Comment résister au white gaze que l’institution – celle-ci et toutes les autres – pouvait insuffler en moi ? En ayant une conscience acerbe que « la colonialité est partout, même dans le savoir critique »4R. Borghi, Décolonialité & privilège, op. cit., je me demandais comment y échapper. Si, « tout comme appartenir à une catégorie de population opprimée ne garantit pas de ne pas oppresser, il ne suffit pas de travailler sur des sujets ou des approches marginales pour ne pas reproduire l’élitisme du savoir savant »6, alors comment ne pas tomber dans cet écueil ? S’il fallait les résumer schématiquement, je dirais que mes préoccupations s’exprimaient ainsi : j’étais à la fois dominée par l’institution, et paradoxalement, dominante grâce à elle. Deux raisons parfaitement légitimes de me penser illégitime. À la position inconfortable d’avoir le cul entre deux chaises, la boule d’illégitimité qui avait désormais élu domicile au fond de mon ventre ne m’a soufflé comme réaction d’une vague de tétanie. J’étais tétanisée dans ma relation à mes enquêtées de reproduire la violence de l’institution. J’étais tétanisée que mes enquêtées m’assignent à l’endroit de l’institution et donc de l’oppresseur. J’étais tétanisée que l’institution me reconnaisse en ses rangs.

Alors, il a fallu que je fasse un pas. Que je me détourne du centre et que je me rappelle à qui je voulais parler. Que je distingue les regards qui comptaient de ceux qui ne faisaient qu’évaluer. Et si l’université m’a offert un endroit pour penser cette recherche, mon travail ne s’adresse pas à elle pour autant. Elle s’adresse à toutes les personnes à qui la colonialité trouble la fabrique du sujet. Et puisque je leur parle, je suis soucieuse de la manière dont je le fais. En explicitant ma volonté de me rendre compréhensible, il ne s’agit pas de prétendre que les gens à qui je m’adresse ne sauraient lire Judith Butler ou Edward Saïd en langue originale. Il s’agit de porter une attention toute spécifique à ne pas reproduire la fâcheuse tendance qu’a l’institution à hyper-intellectualiser – et finalement à capitaliser sur – des réalités matérielles dont elle ignore tout. Ces réalités, mes interlocutrices et moi-même les vivons quotidiennement dans nos chairs, mais nous ne les comprenons que trop rarement lorsque les élites intellectuelles se les ré-approprient. J’ai tenté, comme Monique Wittig, d’utiliser l’écriture comme un cheval de Troie, et introduire, sous les lignes théoriques, du tremblement, de la chair, de l’émotion. 

Cette aventure m’a offert deux réponses : l’une que je cherchais, et l’autre dont j’avais besoin sans le savoir. Grâce à la première, j’ai compris que je n’étais pas illégitime à me dire Réunionnaise. Ce ressenti, collectif, ne révélait pas tant notre propre expérience de la race, que la perniciosité du colonial, qui avait réussi à s’inscrire au plus profond de nos chairs. Cette recherche a même pleinement participé à ma fabrique du sujet postcolonial. Et puisqu’une chose en découle d’une autre, finalement, j’ai aussi compris je n’étais pas illégitime à parler des Réunionnaises. Si « les [chercheur·euse·s] minoritaires, en particulier lorsque leur travail porte sur le groupe auquel ils·elles appartiennent, sont régulièrement enjoint·e·s à la distanciation décrétée nécessaire à l’objectivation scientifique. »5Damien Trawalé, « Enquêter sur son groupe minoritaire d’appartenance : avantage épistémique et production de la face interne de la frontière du groupe », Raisons politiques, 2023, vol. 89, no 1, p. 43‑59., ce n’est que pour que l’université puisse maintenir son monopole.

« Je me tournai vers la théorie car je souffrais — la douleur que je ressentais était si intense que je pouvais plus continuer à vivre. Je me tournai vers la théorie, désespérée, voulant comprendre — saisir ce qui se passait autour et à l’intérieur de moi. Mais plus important encore, je voulais que la douleur s’en aille? Je vis alors en la théorie un lieu de guérison. »6bell hooks, Apprendre à transgresser: l’éducation comme pratique de la liberté, traduit par Margaux Portron, Saint-Joseph-du-Lac (Québec) Canada, Paris, France, M Éditeur ; Éditions Syllepse, 2019.


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