Freinage d’urgence

Samuel avait l’impression d’être au sommet. L’ensemble des expériences des derniers jours culminaient en ce moment. Son esprit ne faisait qu’un avec l’univers. Ses ailes englobaient la totalité du monde. Ce sentiment jouissif ne dura qu’un instant. Il se sentit trop étendu, comme si la fabrique de son esprit lâchait. Il eût l’impression de se dissoudre dans le grand tout et cela le terrifia. Non, non, je ne peux pas me permettre de me perdre. Et je ne peux pas abandonner Pierre. Je dois partager tout ça avec lui ! Je dois redescendre. Je veux redescendre. Je veux que mon esprit réintègre mon corps. 

Cette simple impulsion enclencha le processus. Il se sentit aspiré tel un génie vers sa lampe. Il réintégra l’intérieur des différentes membranes qui le séparaient du monde, telles les couches d’un oignon. La limite qui le séparait de l’univers se reconstitua, s’épaissit. Il retrouva enfin son corps physique. Il se sentit contenu. Il ouvrit les yeux.

Il était couché dans une chambre aux meubles anciens, patinés par les ans, dans la maison de famille où il passait des vacances. Son homme était allongé à côté de lui, encore assoupi. Il devait être 15 heures 30. Il ne savait pas s’il avait réellement dormi. Ces derniers temps, la veille et le sommeil, le rêve et la réalité s’interpénétraient. Il n’était pas sûr d’avoir eu un réel repos depuis plusieurs jours.

Il pivota et s’assit au bord du lit. Il était encore étourdi de ce qu’il avait vécu. Le temps d’un instant, il avait connu l’extase ! Il s’était fondu dans l’univers ! Mais sa décision était la bonne. Il n’était pas prêt à de telles expériences. Par contre, il se sentait fébrile, comme si un trop plein d’énergie irriguait son corps. Ses pensées allaient trop vite, voletant dans tous les sens, agrégeant images, livres, références sans tri ni filtre. Ses mains tremblaient légèrement. Il sut alors que la simple volonté ne serait pas suffisante. Que la descente n’était pas terminée. 

Il sortit sur la terrasse. Elle donnait sur le pré qui descendait en pente douce vers le muret de soutènement en pierre sèche. En contrebas, s’étendait l’autre pré d’où jaillissait un noyer majestueux. Le soleil de mai réchauffait les pierres de la maison et éclairait l’herbe d’une lumière scintillante. 

Malgré la chaleur printanière, il alla chercher son manteau. C’était un caban bleu nuit en laine épaisse, presque rugueuse, qu’il boutonna de haut en bas pour contenir ses ailes éthériques. Le poids du vêtement le rassura, l’ancra.

Il allait devoir parler à Pierre, lui révéler ce qu’il vivait depuis une semaine. Les visions, les discussions avec les morts, la découverte de la magie, les rituels nocturnes… C’était tellement bizarre ! Pierre allait-il comprendre ? Accepter ? Samuel essayait de dissimuler ses étranges pensées depuis le début. Il peinait lui-même à les intégrer dans sa vision du monde matérialiste et scientifique. Comment quelqu’un d’autre pourrait-il le croire ?

Il essaya de se vider la tête en contemplant l’étendue d’herbe devant lui. Ces petites fleurs, elles communiquent avec les autres végétaux ! Elles captent les sons et les pensées provenant des humains ! Ce papillon, les dessins sur ses ailes évoquent des runes dont il faut déchiffrer le sens ! Il se détourna. Ferma les yeux. Il devait calmer son esprit. Le détourner de ces pensées magiques, de cette fusion avec le monde alentour. 

Un bruit lui fit tourner la tête. Pierre émergeait de la chambre. Son visage encore froissé par le sommeil, il sourit en découvrant Samuel. Son corps fin et délié s’ouvrit. 

— Tu as dormi ? 

Il l’enlaça. 

— Oui et non. Je… J’ai un truc à te dire. Assieds-toi.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Je déteste quand tu me « prépares » comme ça.

— Ça ne va pas, depuis plusieurs jours. Ou plutôt, ça va trop bien. J’ai l’impression d’avoir découvert la magie. Je “vois” des choses, des fées. J’ai fait des rituels de protection et de fertilité. J’ai fait parler des morts par ma bouche. J’ai l’impression de comprendre le monde différemment, mieux. 

— Wow. Ok. Oui, tu es un peu bizarre depuis quelques jours. Tu as comme des absences. Mais… La magie, vraiment ? Tu te rends bien compte que ça n’existe pas.

« Moi, je mettais tout ça sur le compte de ton stage de la semaine dernière. Je pensais que ça te prenait un peu de temps pour atterrir. 

— Je sais que ça paraît dingue. Une part de moi a du mal à y croire. Mais l’autre a découvert tellement de choses ! S’est tellement amusée !

— Tu me fais peur. Comment peux-tu t’amuser avec des choses pareilles !

— Et bien là, pendant la sieste, moi aussi j’ai eu peur. J’ai eu l’impression de ne faire qu’un avec l’univers. C’était incroyable ! Mais j’ai eu l’impression de me perdre. Et je ne voulais pas te perdre, toi ! Je…

— Attends. Tu pars dans tous les sens, là. Je ne comprends rien. Je ne te reconnais pas. C’est moi qui suis en train de te perdre. Tu ne veux pas recommencer au début ? Ça a démarré comment ?

— Pendant un exercice de méditation du stage, j’ai senti une concentration d’énergie au milieu du front. J’ai eu l’impression que mon troisième œil s’ouvrait. Et une des nanas m’a dit, ensuite, qu’elle voyait les auras, et que la mienne était très ample. 

« La veille de notre départ pour ici, le soir de la fin du stage, j’ai planté une rune de protection à l’appartement.

— Tu as planté quoi ?

— Ben, j’ai visualisé comme un bâton de lumière, je me suis mis au milieu du salon, et wam ! je l’ai fiché dans le sol.

— Ok, j’en ai assez entendu. Ça fait flipper ton truc. Tu es sûr de ce que tu racontes ? Enfin, ça vient d’où, tout ça ? Ils t’ont retourné le cerveau à ton stage ? Ça devait juste être de la Communication Non-Violente, non ? Pas de l’embrigadement New Age.

— Non, ça n’a rien à voir. Enfin, si c’est le cas, les formatrices ne savaient pas ce qu’elles faisaient. Par contre, on a eu des échanges entre stagiaires… Celle qui voyait les auras m’a fait un nettoyage énergétique. Elle m’a dit qu’elle avait enlevé des blocages.

— D’accord. Et ensuite ?

— C’est ces dernières nuits que j’ai eu les moments les plus forts : j’ai transmis les informations enregistrées ces derniers jours au noyer par un rayon d’énergie qui est parti de mes yeux. J’ai échangé avec ma vieille prof de piano sous le ciel étoilé. J’ai aidé Yannick et Aude à faire un enfant grâce à une grande danse de la fertilité. Je vois tout sous un œil neuf ! Tous les moments collectifs sont comme des rituels qui tentent d’influer la réalité. On les a fait converger pour amener le monde vers plus de lien et moins de capitalisme. Tu vas voir, ça…

— Je ne vais rien voir du tout. Tu es agité et tu sautes du coq à l’âne. Tu n’es pas dans ton état normal. Tu t’en rends compte ?

— Je… Oui, c’est vrai. Je sais que tout ça est étrange. Depuis le début, une partie de moi observe ce qui se passe et voit les bizarreries, même si elle ne tente pas de les arrêter. Parce que l’autre partie vit des moments extraordinaires. Enfin, je suis conscient qu’il y a quelque chose qui cloche. J’ai du mal à rassembler mes idées. Je pense trop vite. Je me dis que ça serait bon d’appeler notre pote psychiatre. D’avoir son avis. Ça me rassurerait. J’ai décidé de descendre, mais je vais avoir besoin d’aide.

— C’est une bonne idée. Ça me rassurera aussi. Là, je ne parle pas au Samuel que je connais. Je ne sais plus si je peux te faire confiance. Est-ce que tu vas tout à coup me planter là ? Partir dans une quête initiatique ? Non mais qu’est-ce qui t’a pris d’aller passer une semaine avec ces frapadingues ? Et pourquoi je t’ai laissé y aller ?

« Bon, j’appelle Alex tout de suite. J’espère qu’il sera de bon conseil.

Pierre rentra dans la maison. 

Samuel tomba assis. Il tremblait encore, mais un peu moins. Il exhala un long soupir et un sourire se dessina sur ses lèvres. Il l’avait dit ! Il n’était plus seul face à l’inconnu ! Et Pierre ne l’avait pas rejeté. Samuel ne serait pas seul pour son retour sur Terre. Pour cet arrachement nécessaire à un univers merveilleux. Ils allaient affronter la descente ensemble.

Il entendait les bruits hachés d’une conversation téléphonique à l’intérieur. Il allait devoir parler à Alex. Il essaya de mettre de l’ordre dans ses idées. Toutes ces expériences… Quand il essayait de les exposer à quelqu’un, ça paraissait complètement décousu. Mais dans sa tête, c’était tellement cohérent ! Comment synthétiser ? C’était une des étapes de la descente : revenir à un niveau où les échanges étaient possibles. Cet effort de communication était indispensable.

Pierre sortit de la maison et lui tendit le combiné.

— Allô, Samuel ?

— Oui. Alex, je crois que j’entre dans ton champ d’expertise.

— On dirait… Qu’est-ce qui t’arrive ?

Samuel tenta de raconter les expériences incroyables qu’il avait vécues. Les pensées, les sensations, les découvertes, les tentatives. Le fait de s’observer faire des choses folles et fortes et amusantes. Et la décision prise, à présent, de redescendre.

— Ça ressemble fort à une bouffée délirante aiguë. Sur une semaine, c’est pas d’la gnognote. On va voir comment ça évolue. La bonne nouvelle, c’est que pour l’instant, tu ne t’es pas mis en danger. Ne prends aucune décision importante dans ton état. Renseignez-vous sur les urgences psychiatriques les plus proches. Toi, essaie de faire des nuits complètes. Pas d’alcool, pas de drogues. On se rappelle vite !

Pierre arriva : 

— J’ai regardé. Les urgences psychiatriques les plus proches sont à Mende. C’est à une petite heure de route. Alex n’a pas l’air catégorique pour l’instant. Je te propose de faire une balade sur le Causse pour essayer de te changer les idées, et puis en fonction, on avisera. Ça te va ?

Samuel acquiesça. Il aimait bien le grand plateau semi-désertique, avec ses amas rocheux. Un peu d’exercice, peut-être même de l’escalade, lui ferait sûrement du bien. Il pourrait se concentrer sur son corps et non sur son esprit, tellement envahissant. 

Ils montèrent dans la voiture et commencèrent à gravir la route étroite et sinueuse. Ils passaient des prairies bordées de clôtures. Ces clôtures, elles font partie d’un ordre ancien, qui n’a plus lieu d’être. Avec le grand rituel, elles vont disparaître. Il faut les faire disparaître. Samuel commença à faire avec ses mains le signe du sort d’ouverture, Alohomora. Les dernières amarres doivent lâcher, afin de projeter le monde sur sa nouvelle trajectoire. Alohomora, alohomora ! Propriété privée, cadastre, que tout cela s’efface ! 

La voiture gravit les derniers lacets, s’éleva au-dessus de la couronne rocheuse et déboucha sur le plateau. La vallée encaissée était en-dessous d’eux. Ils marquèrent un premier arrêt. Samuel jaillit du véhicule pour se précipiter au bord de la falaise. Il entendit un hurlement mais continua à courir.

Il ne s’arrêta que lorsque la pointe de ses chaussures toucha le vide. 

Il contempla le paysage. La vallée était vibrante de verdure. La rivière qui l’avait creusée continuait de l’irriguer dans la profondeur de ses replis. Essouflé, pantelant, Pierre le rejoignit.

— Tu m’as fait peur ! Recule un peu.

A regret, Samuel fit un pas en arrière. Il sentit Pierre le tirer par le coude. Il recula encore d’un pas. Pierre se détendit un peu, mais Samuel sentait régulièrement son regard, intense. Il glissa ses mains dans ses poches pour cacher leur tremblement.

Ils restèrent quelques minutes, puis remontèrent dans la voiture.

Dix minutes plus tard (Alohomora, alohomora), ils se garaient pour commencer la promenade entre les dolomites. Les rochers tordus et troués se dressaient fièrement sur la surface vallonnée du plateau. Samuel, plein d’énergie, sautait de pierre en pierre, avançait et reculait. Mais d’où viennent ces formes découpées, ces rochers étranges ? C’est le résultat de l’atterrissage d’une entité extraterrestre lovecraftienne qui, en des temps reculés, a ensemencé la vie sur Terre ! Les traces de l’impact sont encore visibles. 

L’excitation de Samuel monta encore d’un cran. Il parlait pour lui-même, éclatait de rire sans raison, ne répondait pas aux questions ou avec un décalage et des réponses énigmatiques. Pierre hâta la fin de la promenade et ils rejoignirent la voiture. 

Pendant la descente vers le village, Samuel garda les yeux fermés la majorité du temps. Il grommela des mots : père, fils, cousin, fractale, temps. Il avait la nausée et ouvra la fenêtre pour s’aérer. 

Pierre, inquiet, s’arrêta rapidement à la maison pour prendre quelques affaires et reprit la route vers Mende. 

Pour Samuel, cette route fût un calvaire. Il sentait ses pensées accélérer à chaque montée, ralentir à chaque descente. Il revivait constamment la même scène, à différentes échelles, avec de légères différences. Il avait la nausée. Et ce trajet n’en finissait pas ! Il aurait préféré l’oubli du sommeil, mais celui-ci se refusait obstinément à lui. Son esprit surchauffé lui présentait sans cesse de nouvelles images, de nouvelles interprétations, toutes plus passionnantes les unes que les autres. Il fallait s’y intéresser, les creuser, leur donner du crédit et de l’attention. Le tremblement de ses mains était incontrôlable. 

Enfin, ils arrivèrent à l’hôpital. Samuel fut installé seul dans une salle par une infirmière. Il faut redescendre. Il faut redescendre, mais il faut éviter de s’éclater au sol à l’atterrissage. C’est comme pour une fusée à l’atterrissage. Qui est-ce qui peut m’aider… Il y a ce jeu vidéo qui vise à construire, lancer et faire atterrir des vaisseaux spatiaux… Kerbal Space Program ! J’appelle à l’aide la communauté des joueurs de Kerbal Space Program ! Je dois calculer la trajectoire et les circuits de stabilisation de la descente. Il sentit des esprits s’approcher, comprendre le problème et s’atteler à la tâche. Il était plein de gratitude. Il visualisait cette fusée et pour participer soufflait par la bouche comme une tuyère. 

Finalement, le médecin arriva. Samuel, bien conscient de l’incongruité de son comportement, se reprit. Il lui raconta sa semaine passée. Il faisait un effort énorme pour rester cohérent, mais il avait l’impression que le médecin baragouinait un jargon incompréhensible et que l’infirmière devait faire la traduction. Voici ce qu’il retira de la prestation du duo :

— Vous faites en effet une bouffée délirante aiguë. Il est encore trop tôt pour en connaître les raisons. Vous aurez besoin de temps pour revenir à une euthymie. Il va falloir vous hospitaliser. On va pouvoir vous aider avec des médicaments, dont certains agissent de manière plutôt immédiate et d’autres ont une efficacité à long terme. En accord avec votre mari, nous n’allons pas vous accueillir ici, à Mende : vous allez remonter chez vous à Paris, et vous serez pris en charge là-bas. Dans un premier temps, nous allons vous donner un médicament puissant pour vous permettre de passer une bonne nuit.

Samuel avala la pilule. 

— Rentrez chez vous pour ce soir. Demain, voyage à Paris.

Samuel rejoignit le vestibule, piteux. Pierre le prit dans ses bras et l’emmena vers la voiture. Aussitôt qu’il s’assit, Samuel s’endormit, enfin, tout son corps au repos.

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