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Produire la parole, l’entretien individuel en école d’art

Conversation entre Raphaël Julliard, anthropologue et artiste, et Maxime Thieffine, artiste et enseignant en école d’art.

Raphaël Julliard : Nous avons des discussions depuis plusieurs années sur le processus créatif, notamment sur le dialogue entre l’artiste et sa production, de part nos expériences d’artistes, de chercheur pour ma part et d’enseignant pour la tienne. Cette publication nous donne l’occasion de nous attarder sur la question de la pédagogie de l’art.

Maxime Thieffine : En effet, je souhaitais aborder plus spécifiquement le format pédagogique de l’entretien oral individuel dans l’enseignement artistique supérieur. Ce format, peu visible dans le livret d’études, représente pourtant le cœur de la relation pédagogique. Il s’insère entre des cours théoriques, des workshops et des cours pratiques très variables. S’y ajoutent des moments collectifs de rendus, accrochages, bilans et diplômes. À partir de mes dix ans d’enseignement en école d’art territoriale, j’évoquerai ici les moments d’échanges à l’échelle de deux personnes, luxe rare dans d’autres champs d’études.

RJ : En quoi consiste ce format pédagogique ?

MT : On organise avec l’étudiant·e un rendez-vous, d’une heure environ, dans un espace partagé, pour des raisons évidentes aujourd’hui. Je ne connais pas l’enjeu de la discussion à l’avance. Plusieurs configurations se présentent alors. La première : des étudiant·es sont bloqué·es dans leur travail. Je pose alors des questions concrètes : de quels matériaux ou gestes as-tu envie ? Qu’est-ce qui t’intéresse ? La mise en mots recèle une vraie richesse dont l’étudiant·e doit saisir la valeur. C’est plus qu’une simple conversation. J’impose la prise de notes pendant la discussion, car pour apprendre à apprendre, il faut des traces à relire, à corriger, ajuster, pour entrer en dialogue avec sa propre pratique en regard du résultat visible, l’œuvre.

Dans la deuxième configuration, nous serons devant des œuvres, finies ou en cours de réalisation, souvent entouré·es des outils et moyens de production. Produire dans l’atelier implique un brouillage entre intériorité et extériorité, entre nos mains et nos pensées, dispersées entre l’objet, la matière et les outils. La dynamique de l’entretien met à distance. La matière de l’entretien, ce sont les paroles. La mise en mots improvisée à deux permet de discuter avec les gestes du faire. Dire permet de sortir du faire pour y revenir dans l’espace virtuel du langage, un espace alternatif au faire mais tout aussi actif.

Ainsi, je propose des exemples d’œuvres que je montre sur le téléphone. Je nomme l’artiste, j’identifie son genre et son contexte culturel en choisissant mes mots pour éveiller des affinités ou au contraire pointer d’éventuels biais ou critiques qui pourront devenir des leviers. Je pointe une œuvre en particulier. J’en décris les enjeux en racontant la situation de sa production, je cite l’artiste si je suis assez familier avec. En tant que peintre, je partage avec l’étudiant·e une analyse et un récit du faire, pas de l’objet esthétique achevé ni de sa signification, j’évite le goût ou le jugement. J’essaie de rendre audible les débats intérieurs qui se passent pendant la création en mettant des mots sur des gestes et des choix que l’on partage, l’artiste de référence, elleux et moi. Ce vocabulaire produit ensemble forge des outils partagés afin de sortir de l’isolement de la pratique et entrer en communauté. Notre échange a ainsi une fonction réflexive qui opère à double sens. Étant moi-même artiste, je reconnais et pense aussi mon expérience dans nos échanges. 

RJ : Tu parles ici de situations que j’identifie à un système d’agents. À mon sens, un agent est élément (humain ou non-humain, symbolique ou matériel) capable d’avoir un effet ou d’affecter une personne. Un premier agent vient demander de l’aide à un deuxième. Tu proposes ensuite les références d’artistes et leurs œuvres, qui sont chacun des agents à leur façon. Ils auront une manière spécifique d’intervenir dans votre discussion. L’œuvre en cours de l’étudiant·e est aussi un type d’agent à partir duquel vous pouvez parler. Lors de mes recherches sur le processus créatif avec des artistes professionnels, un des enjeux pour elleux consiste à faire de l’œuvre un agent, qu’elle parle d’elle-même. Les artistes, la plupart du temps, disent que quelque chose les dépasse. L’œuvre, proche de son état final, est prête à être montrée à une autre classe d’agents : le public, que l’artiste imagine durant la création1Cette description faite d’agents est inspirée des travaux de l’anthropologue britannique Alfred Gell, L’Art et ses agents, Presses du Réel, 2009.

MT : Dans les entretiens, ce public imaginaire intervient énormément. J’incarne un premier spectateur, suffisamment disponible pour faire résonner en moi, en mots, la proposition qui m’apparaît, comme je le fais d’ailleurs, en tant que spectateur, dans une exposition. Je rebondis donc entre références artistiques, images mentales, effets cognitifs, pratiques culturelles, champs sémantiques, choses vues. Récemment, une étudiante me parlait de l’influence des meme sur ses sculptures. Le meme comme archétype partagé, issu des réseaux sociaux dont on peut changer le sens ou la légende2Le meme est un signe (photo, vidéo, texte) massivement repris et décliné par tout à chacun·e sur Internet, souvent de façon parodique ou sarcastique. C’est notre discussion qui fait émerger ce modèle. Restera ensuite à le revendiquer pour le confronter à la notion de ready-made, par exemple, qui pourrait venir d’un jury de diplôme ou de professionnel·les3Le ready-made est une notion élaborée par Marcel Duchamp qui permet de promouvoir un objet manufacturé au rang d’œuvre par le seul choix de l’artiste.

RJ : Les étudiant·es sont exposés, via les cours théoriques, à des œuvres, des pratiques, mais iels sont aussi inondé·es d’objets qu’on appelle au sens anthropologique, la culture. On vit parmi des objets faits par d’autres et qui sont donc des agents potentiels, véhicules de formes, d’idées. Ces agents peuvent activer l’étudiant·e qui y est exposé·e. On pourrait aussi élargir à un agent sous-jacent : l’école d’art comme lieu dans lequel prend place l’entretien. Ce contexte active la réflexivité de l’artiste qui devra ensuite la mener en autonomie. L’école est alors un dispositif particulier traversé d’agents de tout types au centre duquel l’étudiant.e se trouve et dans lequel iel essaie de faire émerger cette question par les mots et la pratique : “Quelle est la forme de mon action ?”

MT :  Oui, un emboîtement d’agents. 

RJ : L’enseignement artistique, que j’ai vécu en école d’art et que tu décris, est une forme d’initiation vers une pratique individuelle dont l’archétype est celui de l’artiste dans son atelier. Mais aux agents humains présents (collègues, enseignant·es) s’ajoutent donc le bâtiment de l’école, son architecture, son l’historique, l’ambiance, les agents virtuels qu’on a évoqués. Il faut affirmer la réelle intrication entre pratiques collectives et individuelles. La recherche individuelle, de soi pour soi, est nourrie collectivement par ses agents singuliers.

MT : Il faut articuler les influences diverses : le contexte socio-culturel, l’observation du collègue en train de travailler à côté de soi et le musée. On essaie d’identifier ces agents internes et externes. L’entretien individuel permet de tirer les fils de l’entremêlement intersectionnel de tous les agents. Notre époque me semble être un âge d’or, surtout en peinture, où d’innombrables paramètres peuvent devenir agents. Des gestes, des outils, des matières, des dispositifs, des émotions, des récits et traumas biographiques, des images, du texte et des formes, des pratiques sociales, thérapeutiques ou sexuelles, du décoratif et du fonctionnel, des données biologiques, écologiques, économiques et scientifiques et d’autres choses encore sont autorisées à nourrir un travail. Cette ouverture immense à des agents de légitimité potentielle est inédite, je crois. Il y a dix ans encore, l’autoportrait ou l’émotion, en peinture par exemple, n’étaient pas bien vus ni même admis comme agents par mes collègues, c’était associé aux pratiques amateurs. L’enjeu d’une école d’art consiste donc à accueillir ces agents, à les identifier d’abord, puis à les légitimer en montrant comment ils opèrent formellement. 

RJ : Les personnes qui sont touchées par ces divers agents pourront ensuite devenir à leur tour des agents. Ces personnes valident ainsi leur action, par leur création, par l’art et les formes. La parole permet, elle, une responsabilisation pour soi de toute cette chaîne d’agents et d’actions. Cette autorisation par la parole, c’est accepter de devenir l’auteur·ice de ces agents. 

MT : Les entretiens individuels permettent de se préparer à la situation de diplôme devant des professionnels. A ce moment-là, il faudra faire face à des incompréhensions et biais idéologiques. C’est une préfiguration de la vie hors de l’école. Il faut proposer ses propres mots pour identifier son propre travail. Si le processus, le type de pinceau, l’échelle de la toile ou la position du corps au travail sont des agents cruciaux, il faut le préciser face à des interlocuteurs qui ne verront peut-être que leurs effets esthétiques. Même si l’artiste ne peut saisir l’intégralité des enjeux, il doit voir ce qui est actif et l’aimer. Si l’enseignant.e déclare que c’est génial mais que l’étudiant.e ne voit pas pourquoi, on est proche de l’art brut, où l’instance de responsabilité des œuvres est extérieure. À l’autre extrême, l’intelligence artificielle peut être convoquée de la même façon. On est devant un objet esthétique mais de quelle intersection d’intentions et d’agents est-il le résultat ? S’adosser aux catégories de l’art brut ou de l’IA, en négatif, permet de pointer l’intentionnalité, non pas du faire mais du montrer. Exposer permet de revendiquer ce qui a été fait. En école d’art, on apprend à être responsable de la monstration de ses propres travaux. Exposer, n’est plus produire mais assumer la responsabilité de ses productions.

RJ : L’autorisation à agir c’est devenir agent. Le contexte de l’école d’art rend sensible au fait d’être autorisé à imaginer tout ça comme des agents qui ont agi sur soi. 

MT : Malgré des abus et dysfonctionnements notamment sur les questions de genre et de pouvoir, les écoles d’art, même petites, incarnent une utopie réalisée au quotidien. La pratique de l’entretien individuel participe à cette utopie, qui génère, accueille et autorise d’innombrables micro-actions individuelles et collectives.

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