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Normativité queer. Echange avec Pierre Niedergang

En avril 2023 sortait le livre Vers la normativité queer de Pierre Niedergang. En pensant la fabrication de nouvelles normes à l’intérieur de la pensée queer, l’auteur nous offre une autre manière de penser politiquement les normes pour construire de nouvelles façons d’être et de faire société. Suite à la lecture de son ouvrage, ludi demol defe s’est entretenu·e avec l’auteur afin de dégager et transmettre quelques idées clés de son travail. Cet article vise à rendre compte de cet échange.

Avant d’aborder ce que Pierre Niedergang appelle la normativité queer, il faut en premier lieu s’intéresser à la genèse du livre.

« Le projet du livre et le concept de “normativité queer” viennent du travail amorcé avec Tal Piterbraut-Merx pour l’article « Violence sexuelle ou “initiation », faisant suite aux diverses réactions dans les milieux militants autour du déboulonnage de la plaque de Guy Hocquenghem dans le XIVe arrondissement de Paris. »

En 2019, la mairie de paris appose une plaque en l’honneur de Guy Hocquenghem, militant homosexuel mort du sida. Les militant·es opposé·es à cette commémoration ne dénoncaient pas sa contribution à la reconnaissance des droits des homosexuels, mais dénoncent sa proximité avec les mouvements pédophiles des années 1970 et ses écrits s’opposant à la répression des rapports sexuels entre mineur·es et majeur·es. Cette action entraina diverses réactions :

« Il y a eu, à ce moment là, une espèce de cristallisation un peu angoissante entre des queers qui seraient anti-normatifs, qui se revendiquaient l’héritage d’Hocquenghem et qui le défendait à tout point de vue en disant « c’est scandaleux d’avoir retiré la plaque ». Et de l’autre côté, la construction en miroir d’un féminisme pas queer qui lui serait normatif. Une opposition entre, d’un côté, des militant·es qui lutteraient contre les violences sexistes et sexuelles, et de l’autre côté les queers. Cette opposition ne nous convenait pas. Notamment parce que Tal bossait sur les questions de violence sexuelle en tant que queer et féministe, et moi parce que la question des différentes manières dont la violence et la domination habite la sexualité était quelque chose qu’il me tenait à cœur de penser à partir des théories queer. »

Cette opposition fut le point de départ du travail sur la normativité queer que Pierre Niedergang poursuivit seul après le décès de Tal Piterbraut-Merx : 

« Une des oppositions, une des tensions, c’était d’un côté les queers qui se disent anti-normatifs et de l’autre des féministes qui seraient normatives . L’idée [de notre travail] c’était de dire : le queer est lui aussi normatif. Il y a une normativité queer.

On peut penser une normativité queer, c’est à dire une manière de produire de manière queer des normes de la sexualité, des normes qui vont distinguer ce qu’on considère acceptable ou inacceptable sur le plan de la sexualité. Et en fait “queer” ne signifie pas le rejet de toute norme de la sexualité, mais signifie la critique de certaines normes – qui sont des normes normalisantes, cristallisées, qui ne nous vont pas –, la critique de l’hétéronormativité si on veut, mais ça ne veut pas dire qu’on doit s’empêcher de penser de nouvelles normes, de reconnaître des processus positifs de création de normes.

C’est un peu ça l’origine de la normativité queer, cette volonté de montrer que le queer peut être normatif. Et ça me semble essentiel notamment pour empêcher une rupture entre féminisme et queer. Parce que les féminismes dans leur diversité ont en commun, me semble-t-il, une exigence normative, une exigence éthique, notamment vis à vis de la sexualité, de distinguer ce qui est ok de ce qui n’est pas ok au niveau de la sexualité. »

Paradoxalement, se revendiquer anti-normatif crée une nouvelle norme, ayant pour référentiel l’opposition à la norme dominante. Reconnaitre la “normativité” de l’anti-normativité permet de nommer les rapports de pouvoir à l’œuvre pour les déconstruire et les détruire.

« Les travailler ! Reconnaitre le travail normatif, consciemment, positivement, ça évite de tomber dans le piège dont je parle dans le livre, c’est-à-dire être normatif tout en prétendant ne pas l’être. Ça évite que l’anti-normativité devienne subrepticement une nouvelle norme. C’est précisément là où se trouve la puissance du queer, c’est de montrer que les normes qui ne se disent pas, qui ne sont pas pensées comme normes, elles sont d’autant plus puissantes et dangereuses. Butler l’a montré dans les années 1990 à propos de la norme du “naturel”.  Reconnaitre les normes qui façonnent nos comportements, c’est une première étape qui permet ensuite de nous poser la question de savoir ce qu’on veut faire de ces normes : est-ce qu’on veut les conserver telles qu’elles, les transformer ou bien s’en passer tout à fait ? »

En travaillant sur la question des normes, Pierre Niedergang vient aussi “remettre au centre la question de la relation et de la rationalité”, ce qui nous amène à parler des communautés queer… et de leurs normes.

« Arriver dans un milieu queer est pour beaucoup de personnes un exercice qui n’est pas facile parce qu’il y des normes non dites, auxquelles on doit correspondre, des normes de langage par exemple […]. Reconnaitre qu’à l’intérieur des milieux queer, il y a des normes et qu’on produit des normes, ça permet aussi de penser quels sont les mécanismes d’exclusion mis en place dans nos milieux. »

Une fois établie que nos communautés queer ont effectivement des normes, on est conduit inévitablement à se demander ce que l’on fait si ces normes ne sont pas respectées, s’il y a des faux pas, une fausse note – comme dirait Goffman – quels échanges réparateurs doivent être mis en place. Est-ce qu’il faut, par exemple, exclure la personne responsable de la fausse note ou pas…

« Est-ce que ces normes peuvent conduire à des processus punitifs … ou, ce qui est très différent, des processus de justice réparatrice… C’est bien de mettre en place une norme, mais qu’est-ce qui vient après si on ne respecte pas la norme ? Penser la normativité queer permet au moins de poser cette question là. De dire ok on a des normes de langage, des normes de comportement, etc., parce qu’on a besoin de parler de certaines choses d’une certaine manière et de nous sentir bien quand on est ensemble. Une fois qu’on dit qu’on a ces normes de langage, par exemple, on peut se demander ce qu’on fait face à une personne qui débarque, ne connait pas ces normes de langage et qui, du coup, ne les respecte pas. Est ce qu’on l’éjecte en disant “t’es pas safe, dégage tu me fais violence”, ou est ce qu’on peut peut-être travailler la manière de faire avec ça… »

S’interroger sur la possibilité de la fausse note, de l’erreur, et du processus à mettre en place en cas de faux pas, vient soulever la question de la pureté militante.


« C’est tout entier orienté là-dessus ! Le fond de l’affaire, dans Vers la normativité queer mais aussi dans d’autres travaux, comme l’article co-écrit avec Arto Charpentier, est de dire : vous n’êtes pas et ne pouvez pas vous prétendre pur·e. Et pur·e sous le mode de l’anti-normativité, ça veut dire hors-norme, en dehors des normes, en dehors de la normativité. Avoir cette position là, c’est juste une ignorance de vos propres mécanismes, à la fois de normes, de domination… Il y a un concept que j’aime beaucoup, […] c’est le concept de moralité queer. Parce ce que ça permet de distinguer la normativité queer et la moralité queer, notion que Travis Edwards élabore dans un article en 2021 « Morality and queerness ». Il y explique que la moralité queer c’est associer le fait d’être queer au fait d’être quelqu’un de bien. Qu’être queer, dans le cadre de la moralité queer, c’est être bon moralement. Je trouve important de pointer ça, de dire bah non. Edwards est critique de la moralité queer en disant, par exemple dans les séries comme Euphoria, ce type de représentation de la queerness est insupportable. On présente toujours les queer comme bons moralement. Je trouve qu’il y a aussi de ça dans cette idée de pureté militante. Être queer serait être bon moralement. Alors que non : il y a des processus de domination qui circulent au sein des milieux queer, des processus notamment  liés à la race, mais aussi des processus validistes, misogynes, etc. Donc il faut sortir de la moralité queer pour reconnaitre la normativité queer, et pour avoir une véritable réflexion éthique queer qui se dégage de la moralité queer. »

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