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Enfant naturel·le

Il n’y a pas eu de faire-part quand je suis née. Dans le milieu de ma mère et à cette époque, on n’annonce pas la naissance d’un·e bâtard·e. On la félicite quand je suis là mais on ne le crie pas sur les toits.

Elle accouche sous les regards sévères, réprobateurs voire carrément méprisants des infirmières et des sages-femmes. Je ne sais pas ce qu’elles s’imaginent mais ma mère a sûrement fait quelque chose de mal pour qu’on la regarde comme ça.

La personne qui l’accompagne n’est pas mon père mais une tante, une énième femme dont le célibat, volontaire ou non, soulève toujours des questions, et des sourcils. 

Une femme parmi toutes celles de la famille qu’alternativement et en fonction de ses besoins à soi, on admire, idéalise, méprise un peu parfois, « gentiment » dit-on – dont on romance le passé aussi, pour mieux la discipliner une fois disparue.

Ma mère non plus, on ne l’a pas comprise. Je ne crois pas que ça intéresse grand monde, d’ailleurs, de comprendre ce que les femmes n’ont pas encore tout à fait la place de dire.

*

Sur mon acte de naissance, on peut lire que je suis « la fille naturelle de ».

Fille naturelle.
Naturelle.

Mais de quoi sont donc faits les autres enfants, s’ils ne sont pas naturel·le·s ? 

Naturel·le. Comme pour dire qu’on n’a pas pu s’en empêcher, que ça s’est fait tout seul, sans y penser, innocemment. J’ai l’impression d’être née au milieu de meules de foin, dans une nature champêtre et chuchotante.

A moins que cette naturalité, cette nature euphémisante dont je relève apparemment, ne désigne la honte manifestement intrinsèque qui entoure l’acte en effet « naturel » qui m’a mise là. Un acte qui, sans la caution socio-culturelle du mariage, n’est que cela : naturel. De l’ordre de la nature et de la nature seule. 

On sent bien ce qui se trame là-dessous, sous ce non-sens lexical, cette pudeur hypocrite teintée de condamnation. « Naturel » ne veut pas dire « biologique » ; la nature, c’est clandestin, c’est manquant, ça ne suffit pas, ça attend quelque chose.

(Papa. Valide-moi.)

Perpétuation de ce mensonge épistémique qu’est la division entre nature – désordonnée, dangereuse, féminine – et culture – civilisatrice, salutaire, masculine.

Un·e enfant naturel·le c’est une construction de plus qui dit bien qu’on a besoin de la caution d’un homme pour ne plus relever uniquement, honteusement, de la « nature ».

Un·e enfant naturel·le c’est un·e enfant dont on ne peut pas parler sans rougir.

Être un·e enfant nature·le c’est vivre une souffrance qui n’avait rien d’inévitable.

Un·e enfant naturel·le ça cristallise un mensonge millénaire.

Tous les enfants, tous les êtres sont légitimes.

*

La dernière fois que j’ai vu mon père c’était il y a dix ans. Il me regardait depuis le parking en bas de chez nous, près de sa voiture à la couleur si recherchée que je doute de l’avoir vu nulle part depuis. Il y a toujours un costume ou une chemise pendu·e·s dans sa voiture, au cas où il doive se changer entre deux rendez-vous. Ça fait partie du peu de choses que je sais de lui.

Son nom, son âge (approximatif), le nombre de ses enfants (rien d’autre sur elleux), son métier (vaguement), l’endroit où il vit. Je connais quelques éléments marquants de son histoire familiale, devenue presque une mythologie pour moi puisqu’elle s’imbrique dans la grande Histoire (celle de la Shoah et de la fuite, du changement de nom de famille par précaution ensuite) – et parce que, surtout, c’est la seule chose qui donne du relief à sa personne. 

Quand je le vois – les rares fois où je l’ai vu – je l’appelle par son prénom, je le vouvoie. F. est un mythe, une absence.

F., c’est ma colère en forme d’ombre.

Pendant ces dix ans de presque silence, j’ai tenté de l’appeler, je lui ai écrit (mails, cartes postales, textos). S’il me répondait (ce qui s’est fait de plus en plus rare), c’était ce qu’on appelle du minimum syndical.

Quand je demande à ma mère pourquoi, elle me répond souvent qu’il doit se sentir coupable. Coupable de ne pas avoir été présent et incapable maintenant d’y changer quoi que ce soit. Je sais de moins en moins que penser de ça. C’est tout ? Je me dis. C’est ça son excuse ? Parce qu’on s’est mal conduit, on renonce à faire quelque chose de ce que nos choix ont fait de nous ?

La lâcheté – c’est le mot que je lui donne – est la plus décevante des réponses ; c’est aussi la plus courante.

C’est un luxe d’être lâche. Un luxe genré.

*

Ma mère m’a souvent dit qu’elle était plus « coupable » que mon père parce qu’elle était « davantage consciente des choses que lui ». Petite, j’admirais cette dignité sacrificielle de la femme (la fameuse) ; j’y aspirais même peut-être un peu. À présent, elle m’apparaît pour ce qu’elle est ; un dérivé pervers des alternatives entre lesquelles les femmes ont toujours été prises : vierge, mère, putain, martyr.

Encore aujourd’hui, c’est sur la maîtresse qu’on pointe un doigt accusateur, pas sur l’homme qui s’est offert le luxe de ne pas choisir. 

« L’occasion de chute », c’est elle.

Une femme est toujours responsable de tout et pour tout le monde.

*

Ma mère est plus « coupable » parce qu’elle est une femme. C’est aussi scandaleusement simple que cela.

On l’a regardée de haut, parce que c’est une femme.

On a une foule d’avis sur ses choix d’éducation, parce que c’est une femme.

Elle se fustige encore pour tout, parce c’est une femme.

Elle cultive une honte démesurée, parce que c’est une femme.

Elle a tendu l’autre joue parce que c’est une femme.

Elle m’a appris à tendre l’autre joue parce que je suis une femme.

J’ai bu, mangé, inhalé sa honte parce que je suis une femme.

Toute ma vie, j’ai expié mon corps parce que je suis une femme.

J’ai peur, même en plein jour, parce que je suis une femme.

*

Quand je suis petite, ma mère me dit que je n’ai pas de papa. J’ai un père, ça, oui, mais je n’ai pas de papa.

Mon oncle lui a reproché de me dire ça. Quelle idée d’aller dire une chose pareille à une gosse, non mais franchement.

Quand je suis petite, ma mère me dit que je n’ai pas de papa. J’ai un père, évidemment, comme tout le monde, quelque part, mais pas de papa. 

Très tôt, donc, je connais la différence.

Elle m’a toute de suite parlée, tout de suite expliqué la situation. On ne lui parlait pas à elle, petite ; parce que « ce n’était pas l’époque », parce qu’on n’en voyait pas l’utilité, parce que « ça ne se faisait pas ». Circulez, y a rien à voir.

On ne s’en rend peut-être pas compte mais elle réussit là un tour de force ; celui de transmettre ce qu’elle n’a pas reçu. Discrète victoire de la répétition qui, soudain, s’enraye.

Je ne sais pas si celleux qui donnent si souvent leur avis en sont capables.

Mon oncle a beaucoup d’opinions lui aussi. Mais, de lui non plus, je n’ai presque jamais de nouvelles. Il désapprouve et fronce les sourcils mais ne semble pas s’inquiéter de m’imposer, lui aussi, son silence.

F. et lui, même combat. 

Le privilège de s’en foutre. 

L’ouvrir un grand coup, s’en aller – et s’en foutre.

Foutre. Encore une histoire de fluide glissée dans la langue à pas de loup sans qu’on en questionne l’usage, sans même plus l’entendre à force. Un forçage.

S’en foutre : En avoir tellement rien à faire que—quoi—on se touche parce que pourquoi pas ? On se touche dessus ? (Sur qui ? Toujours les mêmes, j’imagine.) On se touche et tant pis si ça éclabousse qui serait déjà à terre. (La terre, d’ailleurs, on s’en fout pas mal. À discipliner, elle aussi.)

*

La liberté n’est jamais neutre.

Certaines l’arrachent et descendent dans la rue pour la garder. 
D’autres en font une raison pour les y harceler.

*

“Souris un peu !” me lance un jour un grand-oncle. Je mets la table, il y est déjà assis et me regarde, taquin, à l’aise, content de lui. Dans son droit. 

Je suis arrivée en retard pour le repas de famille et ma tante qui s’occupe de tout (mais-ça-ne-me-dérange-pas-je-t’assure-tu-sais-bien-que-j’adore-bouger-moi), ma tante m’a passé un savon. Je n’ai pas compris. Ça ne m’arrive presque jamais d’être en retard et aujourd’hui, je le suis ; et ça tombe.

Mes cousins vont nous rejoindre eux aussi. Ils ne sont pas encore là d’ailleurs. Quand ils arrivent, elle ne les engueule pas. C’est les garçons, on sait comme ils sont hein – et ce sourire qui dit je-râle-pour-le-principe-mais-ça-nous-fait-tellement-plaisir-de-vous-avoir-à-table.

*

“Tiens – il n’y a presque plus de vin” dit A., mon grand-père, sans lever les yeux, souriant à demi. Je me lève immédiatement de table pour aller prendre une bouteille pleine dans la desserte contre le mur ; je la pose sans un mot, fière de m’exécuter si rapidement, si lestement, comme si c’était une danse. La danse de l’ordre implicite et de l’exécutante complice.

Il a toujours l’air très fier de me voir servir à table, surtout quand nous sommes plus que d’habitude. Et je crois que je suis très fière, moi aussi, de montrer qu’aucun placard ni tiroir n’a de secret pour moi. Je connais les habitudes de A., j’anticipe ses demandes sans difficulté. Je suis observatrice et, de fait, je suis valorisée par cette danse autour de la table. Une danse de femme. 

Ce sont mes grand-mère, tantes et mère qui me l’ont apprise, sans rien me dire ; j’ai juste eu à les voir faire.

L’amour infini que je lui porte est maintenant marbré de cette conscience-là : mon obéissance est sa fierté.

À présent plus âgée, quand je me trompe de placard pour les bols ou que je cherche la moutarde au mauvais endroit, je sens que ma petite soldate intérieure a perdu du galon et que d’autres, peut-être, l’ont remplacée.

La danseuse sous ma peau est triste. Tout changement ou espacement de cette chorégraphie a un coût. Soumission récompensée – tant qu’elle dure.

*

Je relis ce texte bien des années après l’avoir écrit. Parce que la culpabilisation devient vite seconde nature (encore elle), je me reproche ma colère contre ces hommes, ces femmes aussi. J’essaie d’adoucir certains passages.

C’est tout un monde qui produit les chefs, les danseuses, et la « nature » avec.

Nous sommes toustes les enfants naturel·le·s du patriarcat.

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