Que veut dire ami, quand il devient personnage conceptuel,
Deleuze et Guattari, Qu’est-ce que la philosophie?
ou condition pour l’exercice de la pensée?
L’amitié foucaldienne comme mode de vie
L’amitié telle que définie par Michel Foucault dans l’interview « De l’amitié comme mode de vie », propose une vision de l’amitié qui échappe aux modèles traditionnels de relations. Accordé au journal Gai Pied1Gai Pied est un journal français gay, fondé par Jean Le Bitoux, un journaliste et militant LGBT de renom. L’origine du nom du magazine remonte à une suggestion de Michel Foucault lui-même. Le choix du titre repose sur un jeu de mots entre «guêpier» et «gai pied », symbolisant la détermination du magazine à subvertir les normes sociales établies. Comme l’a souligné Foucault, l’intention était de jouer sur les mots pour évoquer l’idée de prendre un gay pied dans la société tout en empechant le guepier des ghettos. Cette volonté de défier les stéréotypes et d’encourager l’émancipation des personnes LGBTQ+ caractérise l’esprit novateur et engagé de la magazine. Favereau, Eric. (2010) « Jean Le Bitoux, militant de la mémoire gay », article publié dans Libération et disponible en ligne à l’adresse : [https://www.liberation.fr/societe/2010/04/30/jean-le-bitoux-militant-de-la-memoire-gay_623516 ] (consulté le 3 novembre 2019). en avril 1981, cet entretien explore comment les relations amicales, abordées de façon presque queer, remettent en question les normes établies suivant une approche similaire à celle qu’il a adoptée pour examiner la sexualité et la folie. Il explore les interactions amicales dans un contexte socialement non normatif.
L’homosexualité représente un lieu affectif où il est possible de nouer des liens sociaux sans être frainé par les normes genrées. L’importance de l’amitié et de l’homosocialité remonte à l’Antiquité grecque, où la socialisation entre hommes était valorisée et institutionnalisée et l’homosexualité ne posant alors pas de problème, comme le souligne Aristote dans son discours. Foucault reconnaît cette tradition, mais son intérêt se porte davantage sur la création d’un mode de vie fondé sur les relations amicales entre individus, plutôt que sur l’analyse des pratiques culturelles antiques.
Foucault estime que l’amitié traditionnelle est peu fiable et limitée; elle doit être radicalement transformée à travers différentes multiplicités pour retrouver une forme d’amitié perdue dans l’histoire. Ainsi, cet entretien invite à repenser les subjectivités à travers les rapports sociaux et les formes d’amitié plutôt que les identités sexuelles dans un contexte de désirabilité. Il est intéressant d’examiner comment les applications de rencontre queer transforment les notions traditionnelles de sociabilité et de rapports sexuels come un mode de vie. Ces plateformes numériques contribuent à élargir le spectre des interactions sociales et sexuelles, tout en posant des défis à notre compréhension conventionnelle de l’amitié et de l’homosexualité.
Pour que deux personnes se reconnaissent comme amies, il faut accepter leurs différences et reconnaître l’altérité irréconciliable. Cette reconnaissance ne dépend pas d’une exploration de soi-même ou d’une découverte de soi chez l’autre, mais des relations « à travers l’homosexualité, établies, inventées, multipliées, modulées »2Foucault, Michel. 1981. « De l’amitié comme mode de vie » (entretien avec R. de Ceccaty, J. Danet et J. Le Bitoux), Gai Pied, no 25, avril 1981, pp. 38-39. dans Dits et Ecrits tome IV texte n°293 p.163.. Cette approche rejoint deux aspects de queeritude, l’insaisissabilité et l’incompatibilité dans le discours hétéronormatif. La relationnalité queer permet de repenser les limites des amitiés pour s’ouvrir à de nouvelles possibilités. Dans la dynamique de positionnement de l’homosexualité en tant qu’action sociale, qui opère à divers niveaux, l’amitié devient un vecteur de redéfinition des relations comme une force productive3Roach, Tom. 2012. Friendship as a Way of Life: Foucault, AIDS, and the Politics of Shared Estrangement. New York: SUNY (State University of New York Press). Les idées foucaldiennes sur l’amitié comme mode de vie trouvent un écho particulier dans l’univers des applications de rencontre queer.
L’amitié queer à l’ère des applications de rencontre
Les applications de rencontre, en particulier celles où la démarcation des rapports sociosexuels reste floue, peuvent-elles redéfinir une forme d’amitié techno-topique ? Il n’est pas rare de voir sur les applis des gens chercher du « friends and fun ». Les applications de rencontre, en remodelant les normes traditionnelles de sociabilité, défient la ramification traditionnelle de l’amitié et de la relation sexuelle. « Friends and fun » illustre comment les utilisateur.rice.s recherchent une connexion sociale sans les restrictions des catégories préconçues. Considérant la diversité des profils et la quête souvent désespérée d’amitié et de plaisir, indépendamment des origines sociales et des affiliations tout en gardant les stéréotypes pour des amitiés momentanément perdues – cet espace technologique, traversé de tensions homosociales, attend d’être transformé selon la vision de Foucault, au-delà des dissidences potentiellement épistémiques.
Dans le contexte politique du « placard », l’amitié joue depuis longtemps un rôle complexe dans les relations entre individus. L’étiquette « juste un ami » sert de moyen soit pour éviter soit pour reconnaître subtilement un contexte semi-dissimulé, permettant ainsi la diffusion d’une relation considérée comme purement platonique sans pour autant nier complètement la reconnaissance des liens sociaux venant de l’intérieur du placard. L’homosexualité renferme un potentiel amical, idiosyncratiquement queer. Par ailleurs, chez Foucault, ce qui interpelle particulièrement dans le texte, c’est sa formulation quasi-deleuzienne lorsqu’il évoque l’homosexualité comme l’ensemble des relations :
Nous avons donc à nous acharner à devenir homosexuels et non pas à nous obstiner à reconnaître que nous le sommes. Ce vers quoi vont les développements du problème de l’homosexualité, c’est le problème de l’amitié.
Dans l’entretien, Foucault souligne la nécessité de s’engager à devenir homosexuels plutôt que de nous obstiner à reconnaître que nous le sommes. Ce choix de langage, notamment l’usage du verbe « acharner », résonne avec une dimension charnelle qui peut être interprétée de manière subversive, faisant écho à une certaine iconographie religieuse, voire à des pratiques comme le BDSM. Devenir homosexuel(le.s) implique un processus de transformation, une métamorphose moléculaire de la sociabilité si le tiré est rajouté entre le devenir et homosexuel. Ce devenir, dans la vision foucaldienne, évoque la possibilité de créer un nouveau mode de vie, en redéfinissant les liens éthiques, culturels et artistiques, et en contrecarrant les normes identitaires souvent figées dans les représentations de la gayitude.
L’enjeu queer de l’amitié réside dans sa capacité à déconstruire les schémas habituels de l’homosexualité et des relations sociales masculines, en échappant aux formules binaires qui enferment les interactions dans des catégories restrictives. Si nous prenons les espaces in-between, où les utilisateur.rice.s exploitent leurs espaces physiques afin d’avoir une visibilité sur l’espace numérique, comment pouvons nous placer la potentialité échouée de trouver un ami ?
Foucault cherche à déphallocentrer le discours et les relations autour des organes génitaux, transcendant les schémas préétablis de la rencontre sexuelle ou de la fusion amoureuse des identités. « il faut faire échapper aux deux formules toutes faites de la pure rencontre sexuelle et de la fusion amoureuse des identités ». Depuis 1981, les modèles relationnels se sont diversifiés : du hook-up à la relation libre, en passant par d’autres arrangements relationnels tels que FWB, CBT, FF, LTR, NSA, situationship4Le terme néologique « situation-ship » est issu de l’anglais et résulte de la fusion des mots « situation » et « relationship ». Il désigne une relation non définie selon les conventions habituelles, comme l’explique UrbanDictionary. Il s’agit d’une relation qui ne bénéficie pas d’un statut clairement défini, où les personnes impliquées ne se voient pas attribuer de label spécifique. Cette expression renvoie à une connexion qui va au-delà de l’amitié traditionnelle, mais qui n’est pas tout à fait assimilable à une relation amoureuse classique. En somme, il s’agit d’une dynamique relationnelle ambiguë, où les frontières et les attentes sont floues. ainsi de suite…
Les dynamiques de l’amitié et de la queeritude
Bien que la diversité des relations ait augmenté, la binarité demeure dans le discours homonormatif, renforçant les stéréotypes liés aux identités queer. Parallèlement, la pression hétéronormative en faveur de la conjugalité persiste en tant que source de pouvoir et d’oppression politique. L’homosocialité, étayée par diverses institutions comme l’armée, peut être perturbée par les relations incertaines entre hommes, suscitant l’inquiétude sociale. Pour Foucault, le véritable trouble pour la société ne réside pas dans l’acte sexuel lui-même, mais dans la possibilité de créer de nouveaux modes relationnels, de nouvelles formes d’amitié inédites. Contre ce désir-inquiétude, Foucault propose une pensée transversale, où les individus se rencontrent au-delà des frontières socio-économiques et générationnelles, façonnant ainsi une société transformée par des relations alternatives. La vision foucaldienne de repenser les relations sociales et l’amitié trouve un écho particulier dans la réalité contemporaine des applications de rencontre, où la promiscuité est souvent perçue comme l’unique moyen de franchir les barrières prédéfinies, limitant ainsi les interactions à des rencontres éphémères.
Même si le devenir-homosexuel, devenir une composante moléculaire de l’amitié queer, engendre une forme de relation nouvelle, en dehors des institutions, qui déconstruit l’image stéréotypée de l’homosexualité, Foucault ne cesse pas critiquer cette représentation réductrice de l’homosexualité, restreinte à une simple rencontre sexuelle instantanée entre jeunes hommes dans la rue, dépourvue de profondeur relationnelle. Foucault « l’homosexualité que sous la forme d’un plaisir immédiat, de deux jeunes garçons se rencontrant dans la rue, se séduisant d’un regard, se mettant la main aux fesses et s’envoyant en l’air ». Ce processus de devenir-homosexuel ne vise pas simplement à établir une analogie, mais plutôt à identifier et à embrasser un « mode de vie » qui offre un espace propice à la création de nouvelles formes de pensée et à la redécouverte des amitiés.
Peut-on passer du ‘devenir-homosexuel’ au ‘devenir queer’ ? Le devenir queer, selon Lee Edelman, la queeritude incarne une forme de négativité qui s’oppose à la fanstasie de la continuité sociale et du progrès générationnel. La queeritude se présente comme une position structurelle de perturbation, plutôt qu’une identité cohérente ou un lieu d’affirmation politique5Edelman, Lee. 2004. No Future: Queer Theory and the Death Drive. Durham: Duke University Press.. Sa problématisation représente une réponse radicale aux structures de pouvoir dominantes. A cet egard, devenir-homosexuel ne se limite pas à l’acte sexuel entre les personnes de même sexe, mais consiste plutôt à affronter le défi posé par les normes rigides du système de sexe-genre6Rubin,Gayle. 1975. « The Traffic in Women: Notes on the ‘Political Economy’ of Sex », dans Toward an Anthropology of Women, edt. Rayna Rapp Reiter (New York: Monthly Review Press)., tout en intégrant des individus issus de divers milieux sociaux. En ce sens, le devenir-homosexuel devient un processus de transgression.
Reconfigurer les relations amicales à l’ère contemporaine
Foucault souligne qu’aucun modèle établi ne guide la relation entre deux hommes, incitant ainsi les parties impliquées à définir elles-mêmes ce que signifie « l’amitié » ou être amis. Au cœur de cette amitié réside le plaisir, un élément crucial qui contribue à l’épanouissement de la relation. En évoquant les grands amis philosophes comme Deleuze et Guattari, dont les travaux explorent de nouvelles formes d’amitié déterritorialisée, nous pouvons avancer que l’amitié devient un terrain propice à la contestation, favorisant l’émergence de modes de vie novateurs capables de perturber les structures institutionnelles établies. L’amitié devient ainsi un point de convergence pour l’émergence de nouvelles modalités relationnelles, d’intensités et de plaisirs. Devons-nous chercher à trouver de nouvelles amitiés, ou bien nous efforcer de devenir nous-mêmes des ami.e.s? Foucault revient à la réflexion qui peut servir à remettre en question les concepts traditionnels et à les utiliser comme un levier pour « inventer un jeu » amical ou même une forme de grande fusion communautaire.
L’entretien de Foucault repensé avec des nouvelles formes de sociabilité numériques ouvre la possibilité d’avoir une relationnalité en passant par les conceptions de l’amitié et de l’homosexualité, ainsi que de leurs interactions avec les normes sociales. Foucault nous exhorte à transcender les binarités qui caractérisent souvent nos relations interpersonnelles, en explorant les multiples facettes de l’amitié. Loin de se limiter à une simple dimension affective, l’amitié devient ainsi un terrain d’expérimentation où se tissent des rapports sociaux, au-delà des catégories de genre, de sexualité ou de statut social. En s’engageant dans cette réflexion, nous sommes appelé.e.s à forger nos propres relations amicales et à envisager l’amitié comme un véritable mode de vie, capable de transcender les frontières conventionnelles et de façonner un avenir brand-new queer.
Ali Atakay est chercheur, traducteur et collagiste. Titulaire d’un diplôme en Translation Studies de l’université de Boğaziçi, il a ensuite poursuivi un cursus en Études de genre à l’université Paris VIII, avant de se spécialiser en Études politiques à l’EHESS. Ses travaux artistiques et universitaires interrogent les dynamiques des identités et des genres ainsi que la pluralité des perceptions, qu’il analyse à travers la phénoménologie, la textualité et l’analyse du discours.

