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Patrice Doat à l’école d’architecture de Grenoble

Quarante ans d’une pédagogie rebelle et innovante

Septembre 2014. À l’école d’architecture de Grenoble, c’est la rentrée pour les cent-soixante étudiants de première année. Installés dans l’amphithéâtre Maglione, ils rencontrent l’enseignant responsable de leur premier semestre de projet1Dans toutes les écoles d’architecture, l’enseignement de projet est dédié à l’apprentissage du processus de conception et occupe une place centrale.. Cheveux blancs et polaire rouge2Tous les anciens élèves, collègues et amis de Patrice Doat se rappellent sa polaire rouge. Elle est fréquemment évoquée dans « l’Abécédaire de l’Impossible », livret de témoignages réalisé collectivement à l’occasion de son départ à la retraite en 2015. On peut même y lire : « Un bon enseignant est un enseignant qui porte une veste rouge. », Jean-Marie Le Tiec, p177., micro en main au milieu de la salle, il leur demande, sans même s’être présenté, de dessiner les sept merveilles du monde. 

Cinq minutes plus tard, alors que les étudiants ont à peine eu le temps de poser quelques traits sur le papier, il les interrompt pour un nouvel exercice : « Représentez les douze travaux d’Hercule ». Puis, un autre : « Dessinez le plan, la coupe et l’élévation de la cathédrale de Chartres. » Les exercices s’enchaînent et les étudiants s’exécutent, sans jamais vraiment parvenir à répondre aux consignes données. Rapidement, ils commencent à douter et se demandent si ce n’est pas une blague, un bizutage ou une tentative de déstabilisation de la part de leur professeur. D’autant plus qu’aux dessins, s’ajoutent des expérimentations plus extravagantes les unes que les autres. Parmi elles, l’exercice de l’œuf. Quatre étudiants sont installés sur la scène de l’amphithéâtre, assis à une table, et tiennent un verre à pied entre les mains. Dans chaque verre, un œuf. L’enseignant leur explique l’objectif : « Il vous faut retourner l’œuf, sans le toucher. Parlez-lui. » Perplexes, les étudiants chuchotent timidement des instructions à leur œuf : « Retourne-toi. » Rien ne se passe. Le professeur insiste : « Plus fort ! » Les étudiants s’exécutent, encouragés par leurs camarades qui s’amusent du ridicule de la situation. Ils donnent des ordres à leur œuf et lui crient dessus, dans toutes les langues : « Egg, turn down ! Dreh dich um ! » Toujours aucun mouvement mais toute la promotion est hilare, la timidité s’estompe, l’amphithéâtre s’agite joyeusement. Avant que les étudiants ne perdent patience, une dernière indication : « Rapprochez-vous de l’œuf et soufflez fort. » Ils se penchent sur leur verre. Ils soufflent, ils crient, ils hurlent. Soudain, un sursaut. L’un des œufs a bougé légèrement. L’amphithéâtre s’exclame ! Tout le monde retient sa respiration pendant que l’étudiant, lui, souffle de toutes ses forces sur son œuf, qui finit par se retourner dans le verre. Tonnerre d’applaudissements ! L’exercice prend fin3Un extrait de l’exercice est visible dans : Patrice Doat, Gino Maccarinelli, Nathalie Sabatier, Judith Josso, Ouvrir les possibles en architecture, Grenoble, CRAterre ENSA Grenoble, 2016, 14 mn. [en ligne]. Disponible sur : https://www.youtube.com/watch?v=SUd1vKU7FpM (consulté le 13 mars 2024). L’exercice a également été filmé lors d’une conférence à la Cité de l’Architecture en 2016. [en ligne]. Disponible sur : https://www.youtube.com/watch?v=Iln_w7r2HXk (consulté le 13 mars 2024)..
Tout cela vous paraît un peu étrange pour un enseignement de première année en école d’architecture ? C’est bien là l’objectif de Patrice Doat, le professeur à la polaire rouge. Pendant quarante ans4Patrice Doat est parti à la retraite en 2015. L’enseignement de première année, mis en place à la fin des années 80, est désormais pris en charge par Pascal Rollet, un de ses anciens étudiants., il a développé à l’ENSA Grenoble une pédagogie de l’expérimentation déroutante et captivante. Elle vise à décomplexer les étudiants et à éveiller leur intuition, pour qu’ils développent une forme de « liberté créative »5Patrice Doat et Dominique Gauzin-Müller, « Vers une pédagogie dynamique et créative », D’Architectures, no 250 (décembre 2016): 79‑81.. Les exercices présentés précédemment font partie de cette méthode à la fois rodée et improvisée, comptant une cinquantaine d’intitulés mêlant art, science et architecture. Ils sont proposés à l’occasion d’un cours intensif de désinhibition architecturale qui se déroule en deux temps : les étudiants travaillent d’abord à l’école de Grenoble, en amphithéâtre et en atelier. Ils dessinent pour répondre aux demandes de Patrice Doat (un mouton à cinq pattes, le village de Kirikou, etc.). Ils plient des feuilles de papier pour construire des ponts et tester leur résistance. Ils se fabriquent des costumes en carton (chapeaux gigantesques, armures, etc.) avec lesquels ils défilent dans l’amphithéâtre. Ils confectionnent des briques sans utiliser de terre ou encore construisent de petites structures pour protéger un œuf d’une chute de cinq mètres de haut. Ensuite, ils quittent l’école pour se rendre aux Grands Ateliers de Villefontaine, à une heure de Grenoble. Le lieu, créé en 2001 à l’initiative notamment de Patrice Doat, est ouvert à l’ensemble des écoles d’architecture françaises. Il est entièrement dédié à l’expérimentation, composé d’espaces modulables et équipé de machines pour la préfabrication de prototypes grandeur nature et le travail de la matière. C’est un changement d’échelle pour les étudiants grenoblois. Ils investissent la grande halle centrale dans laquelle ils marchent, courent, dansent, sautent, crient, en brandissant des bâtons ou en portant des cartons. En s’y déplaçant, ils appréhendent et s’approprient l’espace qui les entoure, individuellement et collectivement. Ils empilent des briques pour inventer des villes abstraites et assemblent une maison circulaire en une trentaine de minutes. Ils manipulent la matière, le sable notamment, qu’ils étalent puis compactent, jusqu’à construire une tour de trois mètres de haut avec de fines parois de quatre centimètres d’épaisseur. (Figure 1) À la suite de cet intensif, Patrice Doat retrouve les étudiants hebdomadairement pendant un semestre. Il leur propose des exercices de plus en plus poussés autour des notions de masse et d’ossature et continue, en introduction à ses cours, de les surprendre avec des demandes loufoques.

L’enseignement de Patrice Doat a doublement recours à l’expérimentation.
D’une part, il amène ses étudiants à se confronter physiquement à la matière, à l’espace, aux formes et aux structures. Il « valorise le travail de la main »6Patrice Doat, « Ouvrir les possibles : un nouveau paradigme pour enseigner les sciences et techniques », in Construire avec l’immatériel: temps, usages, communautés, droit, climat… de nouvelles ressources pour l’architecture, Manifestô (Paris: Éditions Gallimard, 2018), 154‑70. et met en place une pédagogie par le faire. C’est en faisant que les étudiants découvrent puis se forment à l’architecture et à la notion de cultures constructives, prégnante à Grenoble. Ils « s’éduquent par le vécu, le ressenti, le toucher sur la base d’expériences personnelles, individuelles et collectives »7Ibid.. Patrice Doat les « pousse [également] au-delà de leur zone de confort afin de réveiller leur créativité. [Son] apprentissage réhabilite l’intuition face à la raison et laisse une large place à l’improvisation »8Ibid.. Les défis qu’il lance, les consignes floues qu’il donne et les situations inattendues auxquelles il confronte les étudiants, sont autant de moyens de les amener à expérimenter. Il les incite à aller au-delà des réponses convenues et à remettre en question les principes préétablis pour imaginer des solutions innovantes. Il veut ainsi former de futurs architectes dotés d’une « personnalité (…) ouverte et polyvalente », capables de proposer des « réponses originales lors de la conception de bâtiments »9Ibid..

D’autre part, Patrice Doat se met lui-même en situation d’expérimentation puisqu’il réinterroge l’acte d’enseigner en développant de nouvelles approches pédagogiques. Lorsqu’il reprend l’enseignement de première année à Grenoble, à la fin des années quatre-vingt, ce qu’il propose diffère des méthodes habituelles sur de nombreux points. Plutôt que de constituer de petits groupes de travail, il décide de réunir toute la promotion d’étudiants pour leur faire cours collectivement. Il met en place une pédagogie du « grand nombre »10Entretien avec Patrice Doat, 7 mars 2024 où l’enseignement est le même pour tous. Rassembler les étudiants permet de créer du lien et de développer une émulation collective. Les étudiants les plus à l’aise aident les plus hésitants et le niveau général augmente. Pour captiver toute la promotion, Patrice Doat revoit également sa posture d’enseignant et bannit toute forme de cours magistral. Il développe un « enseignement d’ambiance », « une pédagogie de théâtre et de cinéma »11Entretien avec Patrice Doat, 15 juillet 2021. Il joue le rôle d’un professeur taquin et fantasque et prend systématiquement les étudiants à parti, les rendant acteurs de leur propre apprentissage. Grâce aux exercices déroutants et à un certain suspens, il crée une atmosphère joyeuse et prenante. L’« hypothèse est qu’en s’amusant, on apprend beaucoup mieux. »12Entretien avec Patrice Doat, 7 mars 2024 Enfin, l’enseignement développé se veut positif et bienveillant. Les productions des étudiants ne sont pas notées13Seule une note est attribuée à la fin de l’année, prérequis imposé par l’administration de l’école., afin de les libérer de toute forme de pression et de concurrence. Lorsqu’il corrige les travaux de chacun, devant toute la promotion, Patrice Doat met uniquement l’accent sur les qualités des projets. En montrant les bons exemples, sans critiquer les mauvais, son objectif est d’élever le niveau. Les étudiants en retard sont poussés positivement14Entretien avec Patrice Doat, 7 mars 2024. « Si on rend un étudiant heureux, s’il est bien dans sa peau, il va travailler dix fois mieux et dix fois plus15Entretien avec Patrice Doat, 23 avril 2020. »

L’enseignement de Patrice Doat repose sur peu de choses : une promotion d’étudiants, un professeur et quelques assistants, « 1 crayon, 2 mains, 4 œufs, 85 journaux, 160 cartons, 320 bâtons, 492 cris, 600 kilos de sable, 3624 feuilles de papier, 10833 briques », associés à « un petit grain de folie » et « une bonne dose d’humour16Patrice Doat, Gino Maccarinelli, Nathalie Sabatier, Judith Josso, Ouvrir les possibles en architecture, Grenoble, CRAterre ENSA Grenoble, 2016, 14 mn. [en ligne]. Disponible sur : https://www.youtube.com/watch?v=SUd1vKU7FpM (consulté le 13 mars 2024). ». Sa pédagogie fait « l’éloge de la simplicité »17Ibid, dont il est un fervent défenseur depuis ses années étudiantes. À l’époque, il s’engage déjà pour une construction plus durable et plus sociale. Il promeut l’utilisation de matériaux simples et peu chers, notamment à travers la création du CRAterre (laboratoire de recherche dédié à la terre18Le CRAterre est fondé en 1979 et habilité en laboratoire en 1986. Il est rattaché à l’école d’architecture de Grenoble.). Surtout, ce qui caractérise son parcours d’enseignant, de chercheur et d’architecte, c’est un engagement et une désobéissance permanents. Il a toujours lutté contre les principes établis, que ce soit dans la valorisation du matériau terre, très longtemps rejeté, ou dans le développement de pratiques pédagogiques peu académiques. Il envisage l’innovation comme un moyen de « bouleverser les choses », « une pratique qui dérange » et « une désobéissance locale »19Patrice Doat, Les Grands Ateliers, Rapport d’activités 2011-2012, EMCC, 2012, 148p. et c’est surtout en cela que sa pédagogie peut être qualifiée d’innovante. Il a, avec les chercheurs et enseignants qui l’entourent, ouvert à l’école d’architecture de Grenoble un nouveau champ des possibles et facilité l’émergence de pédagogies nouvelles, du CRAterre à amàco (atelier formant à l’utilisation de matériaux naturels à partir d’expérimentations concrètes20Amàco, l’atelier matières à construire, est créé en 2012 aux Grands Ateliers de l’Isle d’Abeau.), des Grands Ateliers au designbuildLAB (enseignement de projet proposant aux étudiants grenoblois de concevoir et construire eux-mêmes des bâtiments publics21Le designbuildLAB est créé par Keith et Marie Zawistowski à l’ENSA Grenoble en 2016. Il est qualifié à la fois d’apprentissage expérientiel, de chantier-école et de design-build studio, en référence aux enseignements américains.).

Figure 1 – Légende : Exercice de construction à partir de briques aux Grands Ateliers. Source : Patrice Doat.

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