Le métier de nourrice est un des plus vieux métiers au monde. En effet, depuis la plus haute Antiquité, bien des mères n’ont pu nourrir leurs enfants et d’autres les ont remplacées, assumant une responsabilité majeure : de leurs soins nourriciers dépendaient non seulement la survie du tout-petit. Cet article s’intéresse à la période XIIIe-XVe siècles avec des sources provenant essentiellement d’Italie, de France et d’Espagne. Il s’agit de vous donner ici un petit aperçu de la condition des femmes qui ont exercé ce dur métier.
- Mère ou nourrice, qui est la nourrice idéale ? Le point de vue des hommes comme point de départ
La question de la mise en nourrice est d’abord celle de l’allaitement et sa perception par les hommes. Elle agite médecins, moralistes et théologiens du Moyen Âge. Un nombre important s’insurgent contre cette pratique, à titre biologique puis sentimental.
De la nature à l’amour…
Prenons l’exemple du médecin Michele Savonarole. Dans son régime pour les femmes de Ferrare, De regimine pregnantium, (c. 1460), il incite ces dernières à allaiter elles-mêmes leurs enfants 1 M. VAN DER LUGT, « Nature as norm in Medieval discussions of Maternal Breastfeeding and Wet nursing », Journal of Medieval and Early Modern Studies, 2019, p. 566.. Il explique que si Dieu a donné des seins aux femmes, c’est pour qu’elles nourrissent leurs petits, comme les autres animaux. Cette comparaison interroge car elle abaisse les mères au niveau des autres animaux. Cela sous-tend qu’en ne nourrissant pas elles-mêmes leurs enfants, elles se dérobent à un devoir non seulement naturel et mais aussi divin ! La Nature est comprise de manière aristotélicienne c’est-à-dire comme une organisation du monde pensée et voulue par Dieu lui-même 2 Idem.
D’un point de vue sentimental, il semble exister une conscience chez les auteurs du lien (réel ou fantasmé) s’établissant entre le nouveau-né et la femme qui le nourrit. Ainsi, Barthélémy l’Anglais, célèbre encyclopédiste du XIIIe siècle, estime que la mère est la meilleure des nourrices car elle est la plus à même de lui donner l’amour nécessaire 3 Barthélémy l’Anglais, Le Livre des propriétés des choses. Une encyclopédie au XIVe siècle, mise en français moderne par Bernard RIBEMONT, Paris, Stock, 1999 . Certains vont encore plus loin. Thomas Cobham, théologien, assimile le refus d’allaiter de la mère à un meurtre. Il estime que, si elle tient à prendre une nourrice, elle doit au moins nourrir et baigner son enfant quand elle est en capable 4 Thomas Cobham, Summa Confessorum tel que cité dans S. SHAHAR, Childhood in the Middle Ages, op. cit., p.57.. Au XVe siècle, l’humaniste lombard Maffeo Vegio (1407 †1458) dans son De educatione liberorum et eorum claris moribus, quant à lui, dénonce le refus d’allaiter comme l’acte d’un monstre 5 L. DEMAUSE, The History of Childhood, New York, Harper & Row, 1975, p.186.. L’injonction à un amour maternel « instinctif » se manifestant par l’allaitement perdure au fil des siècles. L’amour maternel comme « instinct » est généralement considéré comme une invention de l’époque moderne notamment par Elizabeth Badinter 6 E. BADINTER, L’amour en plus, Paris, Flammarion, 1980.. Dans L’amour en plus, elle se base sur les théories de Philippe Ariès d’après qui les parents ne s’attachaient par à leurs enfants
au Moyen Âge en raison de la trop grande mortalité infantile7 P. ARIES, L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien régime, Paris, Seuil, 2014 (Nouv. éd.).. Nous constatons toutefois que cette thèse est aujourd’hui, dépassée contredite par les témoignages qui apparaissent au hasard des sources. Au XIIe siècle, l’invention du Limbe des enfants, espace où vont les petits enfants morts sans recevoir le baptême, n’a, par exemple, pas le succès escompté auprès des parents qui, d’après Marie-France Morel, ne supportaient probablement pas l’idée de ne pas revoir leur enfant dans l’au-delà (le Limbe ne communique ni avec le purgatoire, ni avec le paradis) 8 M. MOREL, « La mort d’un bébé au fil de l’histoire », Spirale, vol. no 31, no. 3, 2004, pp. 15-34.. La seule manière de contourner ce problème est la pratique du répit consistant à porter le corps du nouveau-né dans un sanctuaire consacré où il pourra revivre le temps d’être baptisé 9 J. GELIS, « La mort et le salut spirituel du nouveau-né. Essai d’analyse et d’interprétation du ‘‘sanctuaire à répit (XVe-XIXe s.)’’ », Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 31, n°3, Juillet-septembre 1984, pp. 361-376.. Cette pratique est courante jusqu’au XIXe siècle !
Pourquoi invoquer l’amour maternel ?
Il semblerait que cela permet de justifier le transfert de responsabilité vers le père pour ce qui est des choix qui concernent la vie de sa progéniture. Mais d’un autre côté, la mère qui allaite elle-même atteint une forme de perfection qui la rapproche du modèle marial. Déjà, dans la vie quotidienne, une mère qui allaite son enfant renvoie généralement à un signe d’affection spécial : on apprend de la correspondance entre Francesco Datini et Lapo Mazzei, que l’un des fils de ce dernier a été plus choyé que les autres, nourri par sa mère car atteint d’épilepsie 10 M. SCHULLER, « Les lettres de Lapo Mazzei à Francesco Datini », Arzanà, n° 13, 2010, pp. 297-327..
Malgré cette apparente perfection de l’allaitement maternel, la mise en nourrice est un phénomène extrêmement répandu.
- La nourrice parfaite ? Idéal masculin et examen féminin
Pourquoi concrètement des nourrices ?
Si on regarde de plus près, la plupart des auteurs admettent sa nécessité, au moins dans certains cas. Leon Battista Alberti, humaniste du Quattrocento italien, dans son Libri della Famiglia, fait l’apologie d’un allaitement maternel mais se montre assez conciliant dans le cas où la mère serait trop faible pour allaiter elle-même 11 J. HAIRSTON, « The Economics of Milk and Blood in Alberti’s Libri della Famiglia: Maternal versus Wet nursing » in J. SPERLING (dir.), Medieval and Renaissance Lactations, op. cit., p. 193. . Médicalement, le premier lait de la femme est parfois regardé avec méfiance 12 M. VAN DER LUGT, « Nature as norm in Medieval discussions of Maternal Breastfeeding and Wet nursing », op. cit, p. 566.. Outre ce point de vue masculin et de manière très concrète, il faut souligner qu’au Moyen Âge, comme aujourd’hui, les femmes travaillent ! Certaines participent à la bonne tenue du commerce ou du domaine familial, d’autres ont une activité propre (lingère, servante…). Or il n’est pas aisé de travailler et d’allaiter un nouveau-né. Les femmes sont tenues de donner une progéniture nombreuse à leurs maris, allaiter y fait obstacle. En effet, la reprise des relations sexuelles n’est en principe pas permise, on craint de « contaminer le lait ». La meilleure solution est donc de confier son bébé à une autre femme.
Reste à choisir la bonne nourrice…
Les candidates subissent un examen mené non pas par la mère, généralement confinée après l’accouchement, mais par une autre femme (fig.1). Citons un témoignage direct : le 9 octobre
1441, Maria, femme du fermier Francesch Aznaer, résidant à Canet (27 km au nord de Valence), interrogée des années plus tard par un tribunal afin de prouver que l’enfant qu’elle a nourri est bien majeur, se souvient que lorsqu’elle passa l’entretien pour devenir nourrice d’un petit garçon noble, les femmes du lieu s’extasièrent devant la qualité de son lait 13 D. BLUMENTHAL, « With my daughter’s milk: Wetnurses and the Rhetoric of lactation in Valencian Court records » in J. SPERLING (dir.), Medieval and Renaissance Lactations: Images, Rhetorics, and Practices, Ashgate Press, Farnham, Burlington, 2013, p. 101..
Qu’examine-t-on ?
Les médecins proposent des indications. Il faut s’intéresser à l’âge de la nourrice : l’idéal est 25 ans d’après Aldebrandin de Sienne, médecin italien du XIIIe siècle et auteur d’un traité d’hygiène 14 Il s’agit du le Régime du Corps (1256) un traité d’hygiène et de diététique. Voir l’édition suivante : Le régime du corps de maître Aldebrandin de Sienne, texte français du 13e siècle publié pour la première fois d’après les manuscrits de la Bibliothèque nationale et de la Bibliothèque de l’Arsenal avec variantes, glossaires et reproduction de miniatures, é/mfn]. Il est bon qu’elle ressemble autant que possible à la mère. D’après les médecins médiévaux, la phase de lactation prolonge celle de gestation : le bébé continue à être formé comme dans le ventre de sa mère et le lait est un vecteur de transmission des qualités physiques et morales. On imagine que plus la nourrice ressemble à la mère, plus son lait sera de nature semblable, ce qui assurera une continuité. Notons la nourrice prend bien souvent l’enfant chez elle jusqu’au sevrage (soit 18 mois environ). Dès lors, il est conseillé aux parents d’être vigilant à double titre, au fait que la nourrice n’aie pas accouché d’un enfant mort-né ou fait une fausse-couche. Cela pourrait être un signe de mauvaise santé (et donc d’un lait de faible qualité) ou le fait d’un mari violent. Il ne faut pas prendre de risques ! Fig. 1 : Détail de lettre initiale « A » du choix de la nourrice, Le régime du Corps d’Aldebrandin de Sienne, France, N. (Lille?), 3e quart du XIIIe siècle, Londres, British Library, Ms. Sloane 2435, f. 28v. Allaiter est considéré comme un savoir-faire. La nourrice n’a donc pas seulement une fonction alimentaire mais elle est aussi une puéricultrice experte. Elle sait prendre soin du corps de l’enfant et notamment l’emmailloter. Dès la naissance, les bébés sont en effet enveloppés dans un linge de lin et un lange est disposé par-dessus de manière à l’entourer. Par-dessus, des bandes de lin ou de chanvre entourent son corps (fig. 2). L’enfant n’est cependant pas complètement rigidifié. Les médiévaux craignent que les os de l’enfant ne soient trop tendres et ne se déforment. Cela permet aussi de garder le nourrisson au chaud dans des maisons mal chauffées et de le surveiller plus facilement. Néanmoins, les langes ne suffisent pas à absorber l’urine. C’est pourquoi la bonne nourrice baigne l’enfant deux à trois fois par jour pour Barberino 14 Francesco di Barberino, Reggimento e costumi di donna, édition critique de Guiseppe E. SANSONE, Rome, Zauli Editore, 1995, pp. 151 à 163.
La nourrice se fait aussi l’auxiliaire attentive de l’apprentissage de la parole et de la marche. Barberino appelle à être très vigilant à cet instant et à le protéger des endroits dangereux où il pourrait avoir l’idée de gambader 16 Idem.. Par la suite, Jacques Despars met en garde les nourrices qui ne respecteraient pas le principe selon lequel l’enfant ne doit pas être contraint à marcher avant qu’il n’en manifeste le désir 17 D. JACQUART, « Le regard d’un médecin sur son temps : Jacques Despars (1380?-1458) », op. cit., pp. 56-57. , au risque de provoquer des dommages irréparables sur les membres inférieurs.
La tendresse : chansons et contes de nourrices…
Entre la nourrice et le bébé, la tendresse a toute sa place. Cela passe notamment par les berceuses qui incombent tout spécialement aux nourrices et les histoires. Matteo Palmieri, dans sa Vita civile (1431-1438), recommande : « Que les contes fabuleux faits par les femmes soient des conseils pour vivre selon l’honnêteté, qu’ils enseignent à redouter le mal et poussent à aimer le bien » 18 D. JULIA (dir.), Histoire de l’enfance en Occident. t. 1. De l’Antiquité au XVIIe siècle, Paris, Le Seuil, 1998, p. 192..
Fig. 2 : Nativité (détail), Giotto di Bondone (1266 ?- 1337), 1304-1306, fresque, Padoue, Chapelle des Scrovegni.
L’allaitement préoccupe au Moyen Âge. Certains penseurs tentent d’y contraindre les mères au nom d’un amour naturel, sans y parvenir semble-t-il. L’allaitement par une autre femme, la nourrice, est répandu et cette fonction est bien plus valorisée que l’on aurait cru, ouvrant des perspectives inédites sur la notion de soin et de travail au féminin.
Margaux Dechavanne est professeure d’Histoire-géographie dans un collège à Lyon. Elle a fait ses études au sein de l’Université Lumière Lyon 2. Son mémoire de recherche de Master intitulé « Ama, nodriza, nutrix, wet-nurse et nourrice : les seins mercenaires dans l’Occident du Bas Moyen ge » a été effectué sous la direction de Laurence Moulinier-Brogi, professeur d’Histoire médiévale à l’Université Paris Nanterre. Elle espère poursuivre ce travail de recherche dans le cadre d’une thèse.

