Le féminisme comme parcours de soin

Le féminisme est une thérapie politique

On les poussait entre elles, c’était le reste du monde qui préférait qu’elles restent ensemble, que leurs histoires circulent en circuit fermé. Il fallait qu’elles prennent soin réciproquement d’elles-mêmes pour pouvoir être présentables en société, sans faire de vagues. Il ne fallait pas que le viol sorte de ce cercle, qu’il contamine les autres, on faisait semblant de les plaindre mais on les préférait recluses ou éloignées, on les suppliait silencieusement de ne pas en parler en public

Marcia Burnier, Les orageuses

Mon hypothèse – plutôt empirique – est que la création de communautés nous permet de soigner. D’être soigné·e, puis de soigner les autres. Si nous prenons le cas des communautés Queer, l’une de ses premières utilités est de créer des espaces de confiance, où être écouté·e, déposer ses émotions et trouver du soutien.

L’écoute active comme soin

C’est après avoir été écouté·e, soigné·e, et que nos besoins (d’être écouté·e et considéré·e) aient été comblés qu’on peut à notre tour écouter les autres. Écouter et cumuler les expériences des un·es et des autres… pour se rendre compte qu’il existe des mécanismes non individuels impliqués dans nos expériences de vies nous menant à la tristesse et à la dépression. Comprendre les structures qui traversent nos expériences et flèchent nos parcours de vie.

Comprendre est une façon de reprendre le contrôle et le pouvoir sur nos vies1

« La théorie n’est pas intrinsèquement guérisseuse, libératrice, ou révolutionnaire. Elle remplit cette fonction uniquement quand c’est ce que nous lui demandons, que nous dirigeons notre théorisation vers cet objectif. Quand j’étais enfant, je ne décrivais évidemment pas les processus de pensée et de critique comme de la « théorisation ». Et pourtant, comme je le suggérai dans De la Marge au centre : théorie féministe, avoir un mot pour le dire ne crée pas le processus ou la pratique ; en parallèle, on peut pratiquer la théorisation sans connaître/posséder le mot, de la même façon qu’on peut vivre et agir en étant en résistance féministe sans jamais utiliser le mot « féminisme ». »

bell hooks, « La théorie comme pratique libératrice » , in Apprendre à transgresser, 2019, Paris : Éditions Syllepse. URL : https://lmsi.net/La-theorie-comme-pratique-liberatrice

. Comprendre peut également entraîner la colère, de celle qui nous pousse à agir.

Militer – en créant et partageant du savoir2

« l’embrayeur de violence » est un terme utilisé par Jeanne Favret Saada pour désigner le dispositif rituel permettant de passer du statut d’ensorcelé·e au statut d’agissant·e par la redirection de la violence de soi vers l’extérieur. Je le reprends ici à mon compte pour désigner le passage du statut de sujet passif au sujet actif par la redirection de la violence de soi vers l’extérieur.

De façon générale, la colère – comme émotion poussant à l’action – et la violence – comme action et expérience de redéfinition de ses limites – m’interrogent dans les procédés de changement de paradigme de pensées.

Subir la violence est-elle indispensable pour comprendre la violence que subissent les autres ?

et/ou en agissant politiquement – est une action de reprise de contrôle.

L’ethnologue Jeanne Favret Saada explique dans son livre Désorceler, comment la sorcellerie est une thérapie sans le savoir, un parcours de soin aux différentes étapes :

– l’écoute : par Mme Flora la désorceleuse, qui crée un lien de confiance par l’écoute active

– l’embrayeur de violence : par un procédé de cartomancie poussant les ensorcelé·es à agir

– l’action : les ensorcelé·es suivent les prescriptions de Mme Flora

– la reprise de contrôle sur leurs vies (clé thérapeutique).

C’est également ce que l’on peut observer dans nos communautés Queer :

– l’écoute : par les adelphes de nos communautés,

– l’embrayeur de violence : par la compréhension des patterns jalonnant nos vies,

– et enfin l’action : militer en produisant et diffusant le savoir, en accueillant de nouvelles et nouveaux adelphes, en prenant soin de nos communautés, en participant à des actions politiques hors de nos milieux… ou encore faire un coming-out, c’est-à-dire exprimer ses limites et demander à ce qu’elles soient respectées…

Ces actions permettent de reprendre le contrôle (clé thérapeutique).

Dans La volonté de changer, bell hooks nous incite à accompagner les hommes dont l’éducation patriarcale ne leur permet pas de se connecter à leurs émotions. J’entends, et je comprends que les hommes – qui ont la volonté de changer – ont besoin d’aide et d’accompagnement pour déconstruire la masculinité et se défaire des injonctions patriarcales. Mais on ne peut pas demander à toutes les femmes d’accompagner celleux qui n’ont pas besoin du féminisme pour survivre. Avant de se dédier à l’autre, nous devons être écouté·es et soigné·es.

Si personne n’écoute la violence dont je suis victime, écouter la violence que subissent les dominants m’est insupportable et me donne double travail : prendre soin de moi et prendre soin des autres. Nous ne pouvons assurer individuellement ce double travail.

Le féminisme suivrait-il lui aussi un parcours thérapeutique ?

Au-delà du parcours thérapeutique individuel, j’en viens à me demander si le mouvement féministe en lui-même ne suivrait pas lui aussi un parcours thérapeutique. Chaque vague féministe offre un parcours thérapeutique pour celles et ceux qui s’y investissent, et chacune de ces vagues vient fêler un peu plus le patriarcat. Chaque vague faisant avancer les femmes et le monde, elle se nourrit et avance elle aussi.

J’ai l’impression que tant que chaque femme – et dominé·e, d’où l’importance du féminisme intersectionnel – ne sera pas écouté·e et soigné·e , nous n’aurons pas suffisamment de forces pour accompagner ceux qui n’ont pas besoin du féminisme pour survivre. Tant que nos émotions seront minimisées, nous n’aurons pas assez de forces pour leur expliquer comment se connecter à leurs émotions. Tant que nous ne serons pas soigné·es des blessures infligées par le patriarcat, nous ne pourrons pas soigner ceux qui tirent des avantages du patriarcat.

J’ai l’intime conviction que tant qu’on ne sera pas suffisamment nombreux et nombreuses à avoir suivi un parcours thérapeutique de soin, comme par exemple le parcours thérapeutique du féminisme, on ne pourra pas accompagner les autres sur un parcours de soin.

Le féminisme lui-même devra arriver au bout de son parcours thérapeutique pour les accompagner.

Vivre les uns avec les autres suppose de redonner à chacun confiance en lui-même, confiance en l’autre et confiance dans les cadres collectifs qui protègent et émancipent tout à la fois.

Manifeste de la ligue de l’enseignement.

Article écrit à partir de ce fil de réflexion twitter : https://twitter.com/LudiDemol/status/1492920375742713860

Créer du savoir

Voir Nicole Claude Mathieu – Quand céder n’est pas consentir

La production de savoir nécessite plusieurs conditions et étapes :

– un espace/temps où se réunir

– une parole libre et non contestée (écoute active)

– une compilation des vécus

– apparition d’un pattern + échanges de savoirs théoriques

– réflexion à des actions politiques

– actions politiques

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